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« Prévention des conduites à risques dans les établissements scolaires »

Lettre n°18 – janvier 2000

La bonne solution est toujours la dernière…

Chaque enseignant de chaque collège, de chaque lycée, a reçu, individuellement, un numéro hors-série du BO (le bulletin officiel de l’éducation nationale), daté du 4 novembre 1999 et proposant des « repères, pour la prévention des conduites à risques dans les établissements scolaires », sous la forme d’un guide pratique et d’un guide théorique.
Le procédé est exceptionnel et témoigne de l’importance que la ministre déléguée, chargée de l’enseignement scolaire, accorde à cette nouvelle campagne d’information et de sensibilisation de tous les personnels.
Les intentions sont louables : il s’agit de protéger les jeunes contre toutes sortes de risques, notamment la drogue et l’alcool, et d’éviter ainsi que leur « curiosité » ne se transforme en « accoutumance » ou en « dépendance ». Mais, les premiers mots de la préface de Ségolène Royal donnent le ton : « Aider l’élève dans la construction de sa personnalité, en lui donnant les moyens de délibérer, de juger, de choisir, en le rendant responsable de sa santé et en le préparant à l’exercice de sa citoyenneté, telle est l’une des missions éducatives de l’Ecole. C’est dans cet esprit que j’ai créé, en juillet 1998, les comités d’éducation à la santé et à la citoyenneté (CESC). Le rapprochement des deux notions de “santé” et de “citoyenneté” n’allait pas de soi… » (page 5)
Et en effet, il ne va pas de soi ; on confond ainsi action de prévention et éducation, autonomie du jeune et citoyenneté, autorité et répression…
Suivent de nombreuses incitations à mettre « l’élève au cœur de la relation adulte-élève dans laquelle l’élève devient responsable et acteur de sa propre prévention, développant ainsi une attitude positive dans une démarche valorisante en matière de santé et de citoyenneté, profitable à tous et au climat de l’établissement. » (page 49).

Drôle de monde

Par leurs attitudes déviantes, est-il expliqué, les jeunes émettent des messages que les adultes ne comprennent pas toujours et qu’ils doivent apprendre à interpréter. « En effet, les repères du passage de l’enfance à l’âge adulte se sont progressivement effacés ces dernières décennies, laissant à chacun le soin d’en définir le chemin. Le rôle des intervenants adultes en est majoré, car eux seuls peuvent être les témoins des changements qui s’opèrent chez l’adolescent ; eux seuls peuvent les officialiser en en tirant les conséquences en termes de droits et de devoirs nouveaux qu’ils impliquent. » (page 39) Drôle de monde dans lequel les enfants sont livrés à eux-mêmes devant des adultes incapables de les orienter !
Notons également le glissement sémantique : les personnels de l’éducation nationale sont devenus des intervenants adultes. La frontière entre le métier d’enseignant et celui d’éducateur devient floue. Que demande-t-on aux équipes éducatives ? Former les esprits, apporter des connaissances ? Décentrer les jeunes de leurs préoccupations immédiates et de leurs habitudes de consommation ? La ministre déléguée semble davantage préoccupée par leur mobilisation sur un nouveau front. Ils sont invités « à mutualiser leurs compétences dans le traitement des divers cas qu’ils rencontrent. […] A mettre en place des animations, des débats et des formations, à s’approprier les connaissances requises et les moyens humains et juridiques pour prévenir les conduites à risques. »

Cocher la bonne case

Et que dire de la démarche ? Les études de cas recensés ne sont pas absurdes, mais les scénarios proposés font sourire. Par exemple. « Un principal de collège découvre un élève dix minutes après l’entrée des cours, sortant des toilettes, dans un état manifestement “anormal” » : que faire ? Scénario 1 : “Le principal ignore la situation et poursuit son chemin.” Scénario 2 : “Le principal conduit l’élève dans son bureau sans chercher le dialogue et l’informe simplement des sanctions encourues”. Scénario 3 : “Le principal le conduit à l’infirmerie. L’infirmière fait le premier diagnostic et informe l’équipe de direction lors d’une réunion” Cocher la bonne case. Mais la bonne solution est toujours la dernière… 
Dans les salles de profs, on apprécie moyennement toutes ces incohérences. Pendant qu’on en appelle à l’autonomie de l’élève qui est renvoyé à sa propre responsabilité, on propose aux équipes éducatives d’appliquer des recettes correspondant à des situations clairement identifiées, avec des objectifs précis, des questions qui se posent, des recommandations fortes, des « incontournables »… Et le bon sens dans tout cela ?

René Rodriguez

Sommaire de la lettre n°18 – janvier 2000

Quelle vision des adultes et du monde est transmise aux enfants ?

Lettre n°18 – janvier 2000

Des outils pédagogiques appliqués aux enfants, pour lutter contre les atteintes sexuelles

Le document « Passeport pour le pays de la prudence » se présente sous la forme d’une petite brochure d’un vingtaine de pages, « conçue par le ministère des Affaires sociales et le ministère de l’Éducation nationale, en collaboration avec des professionnels de l’enfance, spécialisés dans la prise en charge des victimes d’atteintes sexuelles, et des représentants de la FCPE et de Familles rurales. » S’y ajoute le « concours des enfants d’écoles primaires de la banlieues parisienne, de Paris et de Mayenne. » Cette brochure se présente comme un jeu adressé à l’enfant : Au pays de Prudence, grands et petits vivent heureux. Chacun connaît et respecte les droits et les devoirs de l’autre. Veux-tu atteindre ce pays et devenir un Héros de Prudence ? 
Chaque page décrit en une phrase la situation dans laquelle est censée se trouver l’enfant, situation représentée par un petit dessin suivie de trois types de réponse possibles, symbolisées par un triangle, un rond, ou un carré. Et la brochure d’indiquer : « Avant de partir, pour être plus fort, trouve un adulte – compagnon de route à qui confier tes secrets et qui pourra t’aider. »

Un jeu…

En fait, on peut s’interroger sur la représentation des adultes et de leur monde qui est donnée aux enfants par le biais de cet outil qui se veut pédagogique et se présente comme un jeu. Qu’on en juge : « Un monsieur qui a l’air poli et gentil te demande d’aller avec lui pour l’aider… Tu joues avec des copains. un voisin vous invite pour vous montrer sa nouvelle console de jeux… Un adulte que tu aimes bien, te fait des caresses qui te gênent, et te demande de garder le secret… Dans la rue, tu as l’impression d’être suivie… Une grande personne te propose de l’argent ou des cadeaux pour que tu te déshabilles ou pour que tu lui fasses des caresses… […] Au cinéma, à la foire, ou dans un jardin, un monsieur se colle à toi ou te montre son sexe…Tu es en retard. Une dame te dit qu’elle habite près de chez toi et te propose de te reconduire… Tu vas chercher ton vélo dans les sous-sols de l’immeuble. un inconnu te propose de descendre avec toi pour t’aider… […] Au sport, tu es seul : un adulte te demande de prendre des poses pour te photographier… »

Tous des pervers

Les adultes ainsi présentés apparaissent tous comme des pervers en puissance. Seule, la dernière situation décrite est différente et n’appelle aucune réponse à cocher : « En famille ou avec de bons amis, on joue, on rit, on se fait des bisous… ».
Et dans le bas des dernières pages, un petit chien gentillet émet quelques paroles rassurantes : « Il y a toujours des adultes pour t’aider. Hé ! Il y a quand même beaucoup d’adultes qui aiment et respectent les enfants. » Et si l’enfant n’a pas obtenu assez de bonnes réponses, il est invité à en parler avec des grandes personnes et à recommencer.

« Toi seul sait ce que tu aimes et ce que tu n’aimes pas »

Enfin, une page indique comment « savoir se protéger. » Les formulations sont là aussi, pour le moins étonnantes : « Toi seul sais ce que tu aimes et ce que tu n’aimes pas. Alors fais-toi confiance. Et n’oublie pas ! Si on te fait des propositions qui t’embarrassent, pour t’aider à te décider, pose toi secrètement les questions : Est-ce que ça me fait vraiment plaisir ? Est-ce que mes parents sont d’accord ? Est-ce que j’ai les moyens de les prévenir ou d’appeler la police (le 17) ? Est-ce que je peux aller seul dans ces endroits sans prendre de risques ? Est-ce que quelqu’un viendra m’aider si j’en ai besoin ? Si tu réponds non dans la tête une seule fois, tu ne dois pas accepter les propositions que l’on te fait. »

« Ça dérape »

Une « vidéo-forum » accompagnée d’un « livret pédagogique » sur la prévention des abus sexuels circule également dans certains établissements. Il est l’œuvre d’une association spécialisée dans la prévention des abus sexuels et s’intitule : « Ça dérape ou un espace de parole. » Après avoir rappelé la définition d’un « abus sexuel » et la législation en la matière, les objectifs du vidéo forum sont présentés de la façon suivante : « – Enseigner à l’enfant l’estime de soi, la reconnaissance de sa valeur personnelle, de ses droits et de ses devoirs. – Évaluer les situations potentiellement dangereuses et amener l’enfant à établir des règles d’auto-protection. – Déculpabiliser l’enfant et l’encourager à parler s’il devient lui-même victime. – Repérer les personnes ressources, soit dans son entourage, soit parmi les professionnels afin de faire cesser les agissements et de trouver aide et protection. »

Vas-y, c’est à toi

Ce « vidéo-forum » se veut « interactif » en favorisant l’animation de débats, en sensibilisant les enfants aux problèmes des abus sexuels et en développant « l’esprit critique de l’enfant, en l’incitant à rechercher, à proposer des solutions pour améliorer les situations présentes dans la vidéo. » « Cible » visée, précise-t-on : enfants de 6 à 12 ans.
La vidéo présente une succession de situations qui doivent jouer le rôle de « déclencheur, » « l’aspect pédagogique est traité en direct avec les enfants spectacteurs-acteurs ». Chaque séquence est entrecoupée de clips chantés et de jeunes rappeurs incitent les enfants (« Vas-y, c’est à toi), » à rechercher « toutes les possibilités de solutions pour améliorer les situations. » Là aussi, le clip se présente comme un jeu où les enfants à la fin de chaque séquence sont invités à proposer des solutions. Suivent des séquence du type : « Dans un parc, Marie est importunée par un inconnu qui lui caresse les cheveux et lui pose des questions indiscrètes… A la piscine, Rémi est victime d’un exhibitionniste… Pierre va à la pêche avec son papi ; celui-ci en profite pour abuser de lui… Fabienne est victime d’abus sexuels répétés, elle révèle à sa maman que son beau-père abuse d’elle… »

En chansons

Les paroles des chansons sont elles aussi, pour le moins, déconcertantes : « Couplet n°1. Clip de renforcement. Je sais ce qui me plaît, ce qui me fait du bien. mon corps me dit écoute-moi. Il m’appartient, il est à moi. Chacun son corps, laisse-moi le mien. Couplet 2. Et si quelqu’un, n’importe qui, ou même quelqu’un que j’aime aussi, me fait du mal, je peux dire non, c’est lui le coupable et j’ai raison. Couplet 3. Dire qu’on m’a fait mal, qu’on m’a blessé, bien sûr c’est pas facile d’en parler, mais j’ai la loi de mon côté, je peux tout dire, tout raconter. Refrain. C’est une planète, un vrai trésor, mon corps, c’est sûr il vaut de l’or. Je veux l’écouter et l’aimer fort, je suis d’accord avec mon corps. »
Le moins que l’on puisse dire est que de telles formulations ne vont pas de soi.

Sommaire de la lettre n°18 – janvier 2000

École et barbarie douce

Lettre n°18 – janvier 2000

L’école est devenue un lieu de campagnes multiples concernant des phénomènes sociaux qui sont aussi présents dans l’école : campagne contre la violence, le racket, les abus sexuels, la drogue, l’alcoolisme, et plus récemment mobilisation pour la « pilule du lendemain ». Ces campagnes s’intègrent dans un discours qui ne cesse d’appeler à la mobilisation générale, de faire référence à la « citoyenneté », à l’« autonomie » et à la « responsabilité » des jeunes concernés. Ces mobilisations se succèdent à un rythme soutenu avec « effet d’annonce » dans les médias. Elles donnent lieu à de nombreux textes et directives, élaborés par des services du ministère de l’Éducation nationale, parfois en collaboration avec d’autres ministères.

Un chantage implicite

Ces mobilisations, comme toutes celles qui ont lieu dans le cadre des « chantiers » multiples de la modernisation, s’appuient sur des phénomènes réels, se réclament toutes d’une éthique de la bonne intention et s’accompagnent d’« outils » qui se veulent de purs instruments objectifs et neutres. On comprend alors que ces campagnes déconcertent : qui peut être contre la nécessité de lutter contre les actes d’incivilité, de violence, ou les atteintes sexuelles envers les enfants et contre les « supports » et « instruments pédagogiques » divers et variés ?
Ces « campagnes » se développent dans une logique de la détresse et de l’urgence qui ne laissent guère de place pour la réflexion. Et quiconque s’interroge sur les représentations qui sont véhiculées subrepticement par ces campagnes et leurs effets possibles sur les jeunes, risque fort d’être assez vite soupçonné de ne pas vouloir reconnaître la réalité ou de ne pas être moralement correct. Ce chantage implicite, que l’on retrouve dans nombre d’autres domaines, est devenu une sorte de méthode de gouvernement pour faire taire toutes les oppositions. 
A la faveur du discours de mobilisation générale tenu par le ministère, se développent des discours idéologiques et de pratiques manipulatrices. Il suffit qu’un responsable ou un enseignant soit adepte de telle ou telle méthode pour qu’il la mette en application. Personne n’a réellement droit de regard sur ces discours et ces d’« outils pédagogiques » maniés par des experts déclarés sur lesquels ne s’exerce aucun contrôle.

Quelles expérimentations ?

Les exemples que nous présentons ci-dessous sont particulièrement frappants. La parole distincte de l’adulte s’efface derrière un discours doucereux et gentillet qui a tous les atouts de la séduction. Dans le cadre de la lutte contre les maltraitances sexuelles, ces outils pédagogiques se présentent comme des jeux proposés aux enfants afin de les aider à parler librement, et parfois collectivement, de déviations sexuelles. Une telle parole nécessite un rapport de confiance, une discrétion et une pudeur dont font fi ces outils fabriqués par des bricoleurs du comportement. L’angélisme moralisateur et la volonté de transparence peuvent avoir des effets dévastateurs. 
Ces outils développent une représentation particulièrement noire, sordide du monde dans lequel nous vivons, du rapport adulte/enfant, de la sexualité,…, et ce dans une institution, l’école, qui a précisément pour mission de transmettre un héritage culturel légué tant bien que mal par les générations et aider les jeunes à entrer dans un monde commun.

Comment s’opposer à ces discours et à ces pratiques ?

Il importe de faire connaître le plus largement possible les discours idéologiques et les outils de manipulation qui sont mis en œuvre aujourd’hui au sein de l’Éducation nationale, de mener un travail critique qui en démonte les mécanismes et en montre les effets, en se situant au plus près des pratiques.

Actes individuels ou collectifs de refus

C’est dans cette optique que nous présentons ici quelques uns de ces discours et « outils », et nous invitons nos lecteurs à faire de même autour d’eux, afin de casser le chantage aux bons sentiments. Les questions doivent être posées publiquement : au nom de quoi peut-on imposer de fait aux enseignants, aux parents et aux élèves de tels discours et de tels outils ? Peut-on obliger un élève à répondre à des questionnaires, à s’exprimer publiquement sur des problèmes qui mettent en jeu son équilibre psychique, à jouer à des jeux où les adultes, ou des membres de sa famille, sont présentés comme des pervers sexuels ? Et un élève qui ne veut pas recopier, le numéro de téléphone de « SOS violences » ou « enfance maltraitée », comme on l’exige désormais dans nombre de classes, ne s’expose-t-il pas à être considéré comme un enfant « à problèmes » ?
Ces questions, si elles ne veulent être abâtardies et récupérées par la logomachie ambiante, doivent s’accompagner d’actes individuels et collectifs de refus : refus que soient mis en pratique des outils de manipulation à l’école comme ailleurs, et intervention au sein des associations et des syndicats pour que des positions claires soient prises sur ces problèmes.
A la société et ses organisations démocratiques de reprendre l’initiative pour s’opposer aux idéologies et aux pratiques manipulatrices qui sont présentes au sein des institutions. Et pourquoi ne pas créer avec d’autres un comité qui aurait pour but, sur la base de principes clairement définis évitant la démagogie, de faire connaître publiquement les outils et les pratiques manipulatrices qui se développent aujourd’hui dans l’école, de mener la critique et d’alimenter le débat sur ces questions ?

Jean-Pierre Le Goff

Sommaire de la lettre n°18 – novembre 2000

Impressions d’irréalité

Lettre n°18 – janvier 2000

Il y a des jours comme ça où nombre de discours et de débats vous apparaissent tout d’un coup décalés… « Y-a-t-il un avenir pour la gauche ? », tel était le titre significatif d’un colloque organisé à l’université de Nanterre en juin 1998. Les interventions se sont succédées de façon ininterrompue pendant deux jours sur tous les thèmes en débat aujourd’hui : les politiques économiques, le salariat, la nation, la mondialisation, la démocratie, le progrès… Le contenu et les intervenants étaient de bonne tenue, les auditeurs fort attentifs.

« Un si petit monde »

Une seule fausse note : dans la grande salle des colloques les interventions se succédaient face à des rangées de chaises qui semblaient attendre un public absent. Les orateurs se mêlaient à quelques individus répartis autour d’une immense table rectangulaire et se succédaient à un rythme soutenu comme si de rien n’était. Pendant deux jours, les interventions ont succédé aux interventions, sous la houlette d’un animateur énergique : celui-ci ne cessait d’appeler les intervenants à réduire au maximum leur temps de parole afin de pouvoir tenir le programme prévu. Et les quelques minutes accordées au débat donnaient lieu à des échanges argumentés où chacun se questionnait et s’interpellait par dessus les chaises vides.
De temps en temps, à l’autre bout de cette grande salle, une tête apparaissait dans l’entrebâillement d’une porte : quelqu’un venait sans doute « jeter un œil » ou peut-être s’était-il trompé de réunion. Quelques inconnus entraient, s’asseyaient autour de la grande table, écoutaient quelques minutes puis repartaient. Ils pouvaient revenir quelque temps plus tard, l’après-midi ou le lendemain, sans qu’on sache exactement les raisons de cet étrange ballet.
« La gauche a-t-elle un avenir ? », le titre légèrement provocateur du colloque traduisait mal à vrai dire l’état d’esprit des intervenants. Ceux-ci étaient en effet persuadés qu’elle en avait un. Mais tous, chacun à leur manière, y mettaient une condition : qu’elle prenne en compte ce qu’ils ne cessaient de lui dire, la plupart depuis des années.
Et au moment des pauses, les discussions de ces quinquagénaires continuaient avec passion dans les couloirs d’une faculté aux murs tapissés d’affiches et de slogans plus ou moins vengeurs, tandis que des étudiants pressés ou assis par terre mangeaient des sandwiches. Deux univers se croisaient sans se voir, coexistaient dans l’indifférence au sein de cette faculté, ancien haut lieu de la contestation soixante-huitarde. Oui, vraiment, cette question ne manquait pas de pertinence : « La gauche a-t-elle un avenir ? » Les questions politiques posées par ces intellectuels de gauche semblaient ne plus avoir de prise sur une jeunesse qui semblait provenir d’un autre monde.

La quête indéfinie de la bonne réponse politique

Combien de nouveaux « espaces » de débat, de confrontation, de reconstruction, de refondation… ont été créés à gauche, au centre-gauche, au sein de la « deuxième gauche », d’une « gauche de gauche », ou à « gauche de la gauche »…, tous censés représenter la « vraie gauche », l’« alternative de gauche » enfin trouvée que le « peuple de gauche » tant de fois trompé attend depuis si longtemps. En l’affaire tout paraît affaire de débouché politique dont on ne cesse de nous annoncer la venue imminente. Certains continuent ainsi de croire que tout est affaire de réponse politique, de bonne réponse politique aux nouveaux défis qui sont posés à la société. Mais est-on sûr du diagnostic ?
Va-t-on pouvoir enfin l’admettre : le problème n’est pas seulement d’ordre politique au sens étroit du terme ; des réformes politiques nécessaires sur telle ou telle question ne le feront pas disparaître. C’est le terrain sur lequel reposait toute une ancienne façon de faire de la politique qui a glissé. C’est le soubassement culturel du politique, toute une conception de l’homme et du vivre-ensemble qui se trouve en question.
Nombre de militants continuent de s’activer comme si de rien n’était, passant – à l’image des jeunes cadres dynamiques d’aujourd’hui – de l’activisme forcené à l’abattement devant le constat de la disproportion existante entre les efforts dépensés et le résultat obtenu. Il faut cesser de faire semblant.

M. de Landemer

Sommaire de la lettre n°18 – novembre 2000

La réduction du temps de travail est-elle créatrice d’emplois ?

Lettre n°18 – janvier 2000

Réduire la durée du travail est une idée au moins aussi vieille que la révolution industrielle qui a assujetti hommes et femmes et enfants à un labeur démentiel. Nous n’en sommes plus là, tout du moins dans les pays développés. Mais il n’est pas illégitime de s’interroger sur l’allocation des progrès de productivité : plus de consommation ou plus de temps de loisir ? En France, le gouvernement actuel, suivant en cela un point de vue assez largement partagé parmi les partis politiques a choisi de réduire la durée du travail dans l’espoir de faire reculer le chômage.

Que prévoit la première loi Aubry ?

La loi Aubry, du 13 juin 1998, stipule que la durée légale du travail doit passer à 35 heures au 1er janvier 2000, pour les entreprises de plus de vingt salariés. La loi ne sera sans doute véritablement effective qu’à partir du 1er février 2000 en raison du recours devant le Conseil constitutionnel déposé par l’opposition. Ce n’est qu’en 2002 que toutes les autres entreprises du secteur privé seront contraintes d’appliquer les 35 heures. Cependant, sans attendre l’obligation prévue par la loi, le gouvernement a proposé aux entreprises, pour les inciter à anticiper le mouvement, une exonération partielle des charges sociales, déjà expérimentée lors de l’application de la loi Robien.

Les premières négociations

La mesure est complexe ; sans entrer dans les détails, on peut dire que les entreprises qui ont réduit la durée de travail de 10%, avant le 1er juillet dernier, et embauché au moins 6% de salariés bénéficient d’une réduction des charges sociales d’au moins neuf mille francs, pour un emploi et pour une année. Cette réduction est forfaitaire et ne tient pas compte du niveau de salaire.
C’est une incitation forte, particulièrement intéressante pour les entreprises qui emploient beaucoup de salariés au SMIC, et plus encore pour celles qui emploient plus de 70% de main-d’œuvre ouvrière, puisque dans ce cas la réduction est majorée et peut s’élever jusqu’à quatorze mille francs.
Les premières négociations se sont déroulées selon le protocole prévu qui exige la signature définitive de la direction et des organisations syndicales. Le gouvernement tient beaucoup à relancer le dialogue social en panne, mais cette exigence se heurte à une malheureuse réalité : dans la grande majorité des entreprises en France, il n’existe pas d’organisations de délégués syndicaux ou de représentants du personnel.
Quelques milliers d’entreprises cependant ont d’ores et déjà signé des accords pour entrer dans le cadre prévu par la loi. Peut-on pour autant aujourd’hui mesurer avec précision le nombre d’emplois créés par ces mesures ?

Cent vingt mille emplois annoncés…

Le gouvernement a mis en place un dispositif tout à fait impressionnant pour répertorier les effets produits. Dès qu’un accord est signé dans une entreprise, les offres d’emplois envisagées remontent par les Directions départementales du travail et de l’emploi et sont comptabilisées au niveau national.
C’est une nouveauté appréciable. On a presque suivi en temps réel les accords en cours de signature et c’est ainsi que Martine Aubry a pu annoncer en septembre dernier que quinze mille accords avaient été conclus dans cette première phase et qu’ils concernaient deux millions de salariés. L’ensemble des emplois créés serait de cent vingt mille, ou pour être plus précis cent deux mille promesses d’embauche et dix huit mille emplois préservés.
La raison de cette comptabilité est éminemment politique puisque cela permet à la ministre de montrer que sa loi crée beaucoup d’emplois. Cependant, les experts doivent se montrer prudents dans leur appréciation.

Comment mesurer ce qui est imputable à la loi ?

Que sont ces cent vingt mille emplois qui nous sont annoncés ? Ce sont des engagements de création ou de maintien d’emplois pris par les entreprises au cours des accords qui viennent d’être signés. Mais il s’agit maintenant de concrétiser ces engagements. Dans quelle proportion le seront-ils ? Il est aujourd’hui impossible de le dire. 
Le dispositif monté par le ministère du Travail est très efficace pour faire répertorier les engagements, mais ce n’est pas un dispositif d’évaluation pertinent pour connaître les véritables effets de la réduction du temps de travail en termes de création d’emplois.
Le premier risque vient du désistement éventuel des entreprises. Dans les enquêtes auxquelles j’ai participé au Centre d’études de l’emploi, il m’a été donné de constater que telle entreprise qui annonçait le maintien de quarante emplois dans le cadre d’un plan social, les supprimait peu de temps après. Il faut donc se montrer prudent quant aux résultats finaux.
Le deuxième risque vient des « effets d’aubaine » que le ministère du Travail a lui-même évalués à environ 10%, selon des critères discutables.

Deux exemples

Prenons l’exemple de Décathlon : c’est une entreprise en pleine expansion qui crée plus dÐådÌmillier d’emplois par an, soit un magasin par mois. Les accords signés à Décathlon prévoient mille trois cents emplois nouveaux, soit à peu de chose près ce qui est créé chaque année. Dans cet exemple, un peu extrême sans doute, comment prendre en compte l’effet propre de la réduction du temps de travail ? 
Prenons un autre cas effectif, celui d’une entreprise en pleine extension qui crée des points de vente un peu partout en France et embauche une quarantaine de salariés. Les cinq anciens qui étaient à 39 heures, vont passer à 35 heures payées 39. Les quarante nouveaux seront embauchés à 35 heures, payées 35. C’est ce qu’on peut appeler aussi l’« effet d’aubaine ». 
Comment évaluer dans ces cas la part de la réduction du temps de travail dans le décompte des emplois créés et la part de l’incitation, quand on sait très bien que la révision du coût de travail produit généralement un effet positif sur l’emploi ?
Certains n’hésitent pas à extrapoler sur le nombre d’emplois qui pourraient être encore créés, par la généralisation de la loi. Suffirait-il, comme le laisse dire Martine Aubry, de faire une simple règle de trois : puisque ces accords concernant deux millions de salariés ont « permis » de créer cent vingt mille emplois, les prochaines phases qui concernent les quatorze millions de salariés du secteur privé (ne traitons pas ici du secteur public) devraient créer près d’un million d’emplois nouveaux. L’économie de l’emploi obéit à des règles plus complexes.

Créations d’emplois ou heures supplémentaires ?

Tout d’abord, il semble évident que les entreprises qui ont été les premières à signer des accords, étaient celles qui avaient le plus d’intérêt à le faire dans une période où elles pensaient rationaliser et embaucher. On peut penser que celles qui ne se sont pas encore engagées risquent de se montrer plus réticentes. Certaines vont attendre la deuxième loi en espérant jouer sur les heures supplémentaires. Il faut rappeler que, dès à présent, le passage aux 35 heures ne se traduit pas toujours par une réduction effective, puisqu’un contingent annuel de cent trente heures est autorisé actuellement et que les dirigeants d’entreprises n’ont pas d’autorisation particulière à demander à l’inspection du travail pour les imposer. 
Autrement dit, de nombreuses entreprises pourront faire trois heures de plus par semaine, soit 38 heures au lieu de 39. Dans le même ordre d’idée, on peut modifier le mode de décompte des heures de travail.
C’est ce qui a été fait dans le secteur de l’automobile : tout le monde croyait faire 39 heures, mais, selon les nouveaux calculs patronaux, les employés étaient à 36h30. Comment dans ces conditions évaluer avec précision la création d’emplois ?

De la sphère de la nécessité à celle de la liberté

Traditionnellement la réduction de la durée du travail, revendication constante des organisations des salariés, était avancée comme un mode de partage des fruits du progrès technique et un mode d’amélioration des conditions de vie. 
Replacée dans une perspective évolutionniste, on peut y voir une manière de passer de la sphère de la nécessité à la sphère de la liberté, à condition toutefois de ne pas s’illusionner sur les limites de cette liberté. Or, dans la perspective gouvernementale actuelle la réduction de la durée du travail vise principalement à faire reculer le chômage par la création d’emplois.
Il y a fort à craindre que cet objectif ne soit que très partiellement atteint et que les modalités de réduction du temps de travail retenues ne soient pas celles qui conviennent le mieux pour concilier la vie professionnelle et la vie familiale et sociale.

Une autre voie est possible

Une autre voie est possible : viser en priorité l’amélioration des conditions de vie en prenant en compte la diversité des situations et des aspirations et offrir aux salariés une large palette de choix d’aménagement du temps et de durées du travail, sans chercher a priori un effet immédiat sur l’emploi. Cela nécessiterait sans doute des négociations longues et délicates entre organisations patronales et syndicales. On comprend que pour un gouvernement qui souhaite afficher des résultats rapides, l’idée de perdre du temps, même si c’est pour un résultat de long temps supérieur, soit difficilement envisageable.

Pierre Boisard, sociologue au Centre d’étude de l’emploi

Sommaire de la lettre n°18 – novembre 2000