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Les conférences 2016

Jeudi 8 décembre 2016 : « France d’en haut » et couches populaires

  • Quelles différences entre la bourgeoisie du XIX e siècle et la « France d’en haut » d’aujourd’hui ?
  • La séparation sociale, territoriale et culturelle entre « France d’en haut » et couches populaires est-elle définitive ?
  • Peut-on parler d’une « contre société populaire » ? Quelle signification et quelle portée alternative ?
    Avec Christophe Guilluy, géographe, auteur de La France périphérique, Flammarion, 2014, vient de publier Le crépuscule de la France d’en haut, Flammarion.

Samedi 3 décembre 2016 : À quoi servent les humanités ?

Depuis la Renaissance, l’étude des Humanités constitue un socle essentiel de la transmission de notre héritage culturel de génération en génération.

  • En quoi consistait cette étude et comment a-t-elle évolué jusqu’aujourd’hui ?
  • Pourquoi, malgré la guerre qui leur est faite, les Humanités sont-elles essentielles à notre formation ?
  • Qu’entraîne leur disparition ? Quelle place devraient-elles avoir dans notre enseignement ?
    Avec Robert Kopp, éditeur suisse, ancien doyen de l’Université de Bâle, auteur de Baudelaire, le soleil noir de la modernité (Gallimard, 1970 nouvelle édition revue et augmentée 2017) ; Album André Breton, Iconographie commentée (Gallimard, 2008) ; Un siècle de Goncourt, (Gallimard 2012), commissaire de l’exposition « L’œil de Baudelaire », visible au Musée de la Vie romantique à Paris jusqu’au 29 janvier 2017.

Mercredi 16 novembre 2016 : Une élue municipale face à l’islamisme

  • Comment se manifeste la présence des islamistes sur le terrain municipal et comment agissent-ils pour gagner en influence dans certains quartiers et à l’école ?
  • Comment le combat contre l’islamisme est-il reçu par certains élus locaux pour qui le communautarisme et le séparatisme alimentent un système clientéliste ?
  • Quels sont les modes de sélection et d’ascension au sein des partis où l’influence communautaire et la logique de casting prennent le pas sur la compétence et le sens de l’intérêt général ?
    Avec Céline Pina, ancienne adjointe au maire de Jouy-le-Moutier, ancienne conseillère régionale Ile-de-France, auteur de Silence coupable, éditions Kéro.

Samedi 5 novembre 2016 : Quelles sont les ambitions de Vladimir Poutine ?

  • Poutine veut-il vraiment « restaurer l’Empire » ? Quelle stratégie de Poutine en Europe et au Moyen-Orient ?
  • Désinformation et guerre de propagande : peut-on parler d’un « soft power » russe ?
  • La Russie a-t-elle les moyens économiques et militaires de ses ambitions ?
    Avec Françoise Thom, historienne, enseignante à l’université de Paris Sorbonne, auteur de Béria, le Janus du Kremlin, Gallimard, 2013, et avec Jean-Sylvestre Mongrenier, Géopolitique de la Russie, PUF, 2016.

Jeudi 14 avril 2016 : Le multiculturalisme comme religion politique

Avec Mathieu Bock-Côté , docteur en sociologie et chargé de cours aux HEC à Montréal. Il vient de publier Le multiculturalisme comme religion politique, éditions du Cerf.
Discutant : Julien Winock

Samedi 2 avril 2016 : Nouvel individualisme et démocratie informe 

Jean-Pierre Le Goff, sociologue, président de Politique Autrement, vient de publier Malaise dans la démocratie, Stock

Les bouleversements qui se sont produits dans la seconde moitié du XXe siècle et la « révolution culturelle » qui les a accompagnés ont entraîné des fractures dans les pays démocratiques qui mettent en jeu des conceptions différentes du rapport au travail, de l’éducation des enfants, de la culture et de la religion. Faute d’affronter clairement ces questions les démocraties se condamnent à demeurer aveugles sur leurs propres faiblesses internes qui les désarment face aux nouveaux désordres du monde et aux ennemis qui veulent les détruire.

  • Quels sont les principaux traits du nouveau conformisme individualiste de masse ?
  • Quel rapport paradoxal entretient la contre-culture des années 1960 avec ce nouveau conformisme ?
  • Décomposition et recomposition : assistons-nous à la fin d’un cycle historique ?
    Discutant : Robert Kopp

Samedi 19 mars 2016 : Transmission et transgression : l’art moderne est-il nécessairement transgressif ?

Avec Robert Kopp, éditeur suisse, ancien doyen de l’Université de Bâle, auteur de Baudelaire, le soleil noir de la modernité (Gallimard, 1970) ; Album André Breton, Iconographie commentée (Gallimard, 2008) ; Un siècle de Goncourt, (Gallimard 2012).
La transgression suppose des normes, des règles. En France, plus tôt et plus systématiquement qu’ailleurs, ce sont des institutions – en l’occurrence des académies – qui furent chargées de les établir et d’en faire respecter l’application. La contestation est née avec le système même, mais la Querelle des Anciens et des Modernes, déclenchée dès la fin du XVIIe siècle ne s’est terminée que plus d’un siècle plus tard, par l’acceptation de la relativité des critères esthétique en littérature et en art. Désormais, la perfection n’est plus située dans le passé, chaque époque produit ses propres chefs-d’œuvre, définit à nouveaux frais ce qu’elle entend par beauté. Mais qu’advient-il lorsque la notion de beauté elle-même est mise en cause ? Peut-il y avoir une esthétique du laid ? Et qu’advient-il lorsque la notion d’œuvre elle-même est contestée, quand les frontières entre ce qui est art et ce qui ne l’est pas est déplacée sans arrêt, dans un mouvement de surenchère perpétuelle ?

Samedi 13 février 2016 : La France et l’Europe : quel avenir ?

avec Pierre Manent, directeur à l’EHESS, membre fondateur de la revue Commentaire, vient de publier Situation de la France, Desclée de Brouwer.

  • Comment l’Europe et la France qui ont perdu le sens de leur filiation politique et religieuse peuvent-elles aborder la religion comme fait social et politique ?
  • À quelles conditions la nation peut-elle être le cadre politique intégrateur des populations musulmanes ? Les Droits de l’homme, le cadre républicain et laïque sont-ils suffisants ?
  • Quel nouveau dispositif intégrateur, culturel et politique, est possible ?
    Discutant : Philippe Raynaud.

Mardi 2 février 2016 : Déchéance de nationalité et révision de la Constitution 

  • La déchéance de la nationalité pour les binationaux est-elle contraire au droit du sol ? Constitue-t-elle une rupture des principes républicains ? Pourquoi faudrait-il l’inscrire dans la Constitution ?
  • État d’urgence ; que dit la Constitution ? Quels précédents historiques ?
  • Politique et révision constitutionnelle : confusion et enjeux

avec Dominique Schnapper, sociologue, ancien membre du Conseil constitutionnel, dernier ouvrage paru L’esprit démocratique des lois, Gallimard.

Samedi 23 janvier 2016 : Quels atouts et quelles ressources de l’armée dans la société démocratique d’aujourd’hui ?

Après les attentats de janvier et de novembre 2015, la question du rôle de l’armée dans une société démocratique a pris une nouvelle acuité. Politique Autrement a décidé d’entamer une réflexion sur ce thème autour de deux questions clé :

  • Dans une société démocratique individualiste marquée par le rejet de la violence et un certain pacifisme, comment un jeune engagé est-il formé pour devenir un combattant ? Comment fait-il face aux exigences du combat, à la violence et à la mort ?
  • Comment développer le lien entre armée et société à partir de ses fonctions sociales, éducatives et symboliques ? Dans ce cadre, quel redéploiement possible de l’institution militaire dans l’ensemble de la société ?
    Colonel Hervé Pierre, cabinet du Chef-d’ État-Major de l’Armée de terre, vient de quitter le commandement du 3e RIMa après avoir opéré au Mali et en Centre Afrique : « Éducation, formation, aguerrissement des engagés : un défi permanent »,
    André Thiéblemont, colonel (er), ethnologue : « Mobiliser les ressources éducatives du milieu militaire : à quelles conditions ? »

Les conférences 2017

Samedi 2 décembre 2017 : première séance du séminaire « LA FRANCE ENTRE AMNÉSIE ET RÉSILIENCE QUEL HÉRITAGE, QUELLE TRANSMISSION ? »
Robert Kopp : Culture et contre-culture

Depuis la célèbre exposition de 1990 au MoMa de New York intitulée, High and Low : Modern Art and Popular Culture, qui mettait en cause la traditionnelle hiérarchisation culturelle, les discussions autour des frontières entre culture érudite et culture populaire et/ou culture alternative, voire contre-culture, ne s’arrêtent plus. A regarder de plus près, il se pourrait que la contre-culture soit aussi ancienne que la culture même et que son premier représentant était Alcibiade. Par ailleurs, la contre-culture, aujourd’hui, finit généralement plus vite encore dans les musées que la culture traditionnelle. Elle est donc récupérée et par l’institution et par le marché, l’institution servant d’ailleurs de caution. C’est cette problématique que nous voudrions aborder à travers quelques exemples choisis.

Jeudi 23 novembre : Où va la Chine ?

  • Quelle est l’emprise de la corruption au sein du pouvoir politique ?
  • Peut-on parler d’un régime politique totalitaire ? Un changement est-il en vue après le 19ème congrès du parti communiste ?
  • Comment cerner les ambitions chinoises en matière de politique extérieure ? Y-a-t-il une particularité des relations sino-françaises ?
    Avec Claude Martin, diplomate, ancien ambassadeur de France en Chine et en Allemagne

Mercredi 8 novembre : La France au miroir de l’immigration

  • Pourquoi avons-nous négligé l’intégration au moment même où elle était contrariée par le changement de nature de l’immigration ?
  • En quoi notre rapport à l’immigration est-il révélateur de la crise interne de la nation française ?
  • Quels chantiers de reconstruction pour le pays ?
    Avec Stéphane Perrier, cadre dans l’industrie, ancien fonctionnaire parlementaire, vient de publier La France au miroir de l’immigration (Gallimard, collection Le Débat).

Jeudi 12 octobre : La querelle du djihadisme en France

Deux lectures diamétralement opposées du phénomène djihadiste s’affrontent depuis plusieurs années : celle qui met en avant la composante culturelle et religieuse dans l’idéologie de ces fous de Dieu, qui rêvent d’un nouveau califat, et dont les actions sont plus ou moins coordonnées et obéissent à une stratégie d’ensemble, et celle qui voit dans ces jeunes combattants des adolescents en rupture de ban, comparables aux brigades rouges italiennes ou à la bande à Baader, les causes seraient alors plus politiques et sociales que religieuses et culturelles.
Comment comprendre la coexistence de ces deux lectures d’un même phénomène ? Une question que Gilles Kepel a déjà posée dans Terreur dans l’Hexagone(Gallimard, 2015) et dans La Fracture (Gallimard, 2016). Il s’interrogera également sur l’ombre portée de la guerre d’Algérie planant de plus en plus sur le djihadisme.
Avec Gilles Kepel, professeur des universités à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po) et membre de l’Institut universitaire de France, spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain.

Mercredi 27 septembre : Le nouveau paysage politique français

  • Qu’ont voulu exprimer les électeurs aux dernières élections présidentielle et législatives ?
  • A quelles décompositions et recompositions des forces politiques assistons-nous ?
  • Quel regard porter sur Emmanuel Macron et le macronisme à l’épreuve du pouvoir ?
    Avec Jérôme Jaffré, politologue, directeur du centre d’études et de connaissance sur l’opinion publique (Cecop), chercheur associé au CEVIPOF (Sciences-Po).

Mercredi 29 mars : Comprendre la Vè République à la veille de l’élection présidentielle. Succès et difficultés actuelles du régime

Avec Philippe Raynaud, philosophe, professeur de philosophie politique à l’université de Paris-II Panthéon-Assas, à l’EHESS, au Centre Raymond Aron et à l’Institut d’études politiques de Paris, vient de publier L’esprit de la Vè République. L’histoire, le régime, le système, édit Perrin.

Jeudi 2 mars : Une génération fracturée

  • La gauche s’est traditionnellement réclamée de la « jeunesse », qu’en est-il aujourd’hui ?
  • Peut-on parler d’une « guerre latente » entre les générations nouvelles et les baby-boomers ?
  • Quelles sont les nouvelles figures de la révolte de la jeunesse ? Peut-on parler d’une nouvelle génération conservatrice ?
    Avec Alexandre Devecchio, responsable du Figarovox, auteur de Les nouveaux enfants du siècle. Djihadistes, identitaires, réacs. Enquête sur une génération fracturée (Les éditions du Cerf).

Samedi 25 février : Napoléon et De Gaulle, figures du sauveur et du héros

  • Quels sont les points communs entre De Gaulle et Napoléon ?
  • Quel héritage ?
  • Quelle place des grands hommes dans le récit national ?
    Avec Patrice Gueniffey, directeur d’études à l’EHESS et membre du Centre d’études sociologiques et politiques Raymond Aron. Il a notamment écrit Bonaparte (Gallimard) et a dirigé (avec Thierry Lentz) l’ouvrage collectif La Fin des Empires (Perrin). Vient de paraître : Napoléon et De gaulle, deux héros de notre temps (Perrin).

Jeudi 2 février : Langage journalistique et pouvoir des medias

  • Peut-on parler d’une langue propre aux journalistes ? Quelles sont ses principales caractéristiques ?
  • En quoi le discours des journalistes reflète-t-il les aspects imaginaires de notre société ?
  • Les sources d’information alternatives sont-elles plus fiables que les médias de masse ?
    Avec Ingrid Riocreux, agrégée, docteur de l’Université Paris-Sorbonne, qualifiée aux fonctions de Maître de Conférences en langue et littérature françaises, auteur de La Langue des médias. Destruction du langage et fabrication du consentement (Editions du Toucan, 2016)

Samedi 21 janvier : Trump, l’Amérique et le monde : quelle signification sociale-historique ?

  • Quelles sont les raisons de la victoire de Donald Trump ?
  • Quels changements dans la politique intérieur et extérieure des États-Unis ? Quel nouvel état du monde ?
  • En quoi la victoire de Donald Trum participe-t-elle d’un mouvement de fond qui concerne les sociétés démocratiques européennes ?
    Avec Philippe Raynaud, professeur de Science politique à l’université de Paris-II Panthéon-Assas, auteur notamment de Trois révolutions de la liberté : Angleterre, États-Unis, France (PUF). Son nouveau livre L’esprit de la cinquième République (Perrin) paraîtra en mars 2017.

Mercredi 11 janvier : Qui sont les assassins de l’école ?

  • Comment a-t-on pu arriver à une situation où 20% de jeunes Français savent à peine lire ?
  • Comment expliquer les aberrations pédagogiques ?
  • Quelle responsabilité de la droite et de la gauche ?
    Avec Carole Barjon, rédactrice en chef du service politique de L’Obs, vient de publier Mais qui sont les assassins de l’école ? (édit. Robert Laffont).

Jan VLADISLAV – La Résistance intellectuelle tchécoslovaque 1948-1989

Conférence de Jan Vladislav sur la Résistance intellectuelle tchécoslovaque 1948-1989, donnée en 1996 à Paris, devant le club Politique Autrement.

Ce texte a été édité par l’association « L’Amitié franco-thcécoslovaque » fondée en 1949, il a été distribué aux invités du Centre Tchèque de Paris lors de la soirée d’hommage à Jan Vladislav, le 16 décembre 2009.

L’histoire de la résistance intellectuelle tchèque des années 1948 – 1989 reste à écrire. On peut la traiter de diverses manières : en historien, en acteur, en complice, en témoin engagé ou en simple spectateur. Je ne suis pas historien, je suis écrivain. Or, dans un pays totalitaire, toute activité, aussi bien publique que privée, y compris la poésie, devient nécessairement une affaire politique. Et comme j’ai refusé dès le début, c’est-à-dire dès le coup d’Etat de février 1948, de me conformer à la politique culturelle du nouveau régime et d’accepter le réalisme socialiste comme méthode unique et exclusive de toute création littéraire ou artistique, je suis malgré moi devenu dissident. Cependant à cette époque-là on ne parlait pas encore, du moins en Tchécoslovaquie, de « dissidents », et je ne me suis jamais considéré comme tel.
II faut dire qu’en 1948 je n’avais que vingt-cinq ans et que mes expériences politiques d’alors se limitaient à ce que j’avais vu, vécu et compris pendant les cinq longues années de l’occupation nazie. Cette rencontre avec le nazisme m’a immunisé à jamais contre toute forme de totalitarisme. Mais, pour dire la vérité, en 1948 mon refus du communisme et de sa politique culturelle fut plutôt viscéral, intuitif, irrationnel, presque une simple question de goût, comme l’a formulé le Polonais Zbigniew Herbert dans un de ses poèmes publiés en 1953 :

« Cela n’exigeait point une grande force de caractère
notre désaccord, refus et résistance
nous avions un peu de courage nécessaire
mais tout compte fait c’était une affaire de goût …
(…)
Ainsi donc 1’esthétique peut aider dans la vie
il ne faut pas négliger la science de la beauté… »

II faut dire également que les trois premières années de la liberté retrouvée, c’est-à-dire les années 1945-1947, ont été ressenties par beaucoup comme une sorte de sursis : on espérait, on attendait, on achetait et lisait des journaux étrangers, on voyageait plus ou moins librement à l’étranger – moi-même, j’ai passé deux semestres à l’université de Grenoble – , on critiquait avec une indignation mêlée d’appréhension les attaques menées en URSS par Andreï Jdanov contre la poésie et la musique modernes, contre Anna Akhmatova, Michail Zochtchenko, Dimitri Chostakovitch, Sergueï Prokofiev ; on lisait avec effroi des livres comme Le Zéro et l’Infini d’Arthur Koestler ou J’ai choisi la liberté de Victor Kravtchenko, on ne contestait pas la véracité de ces récits, d’ailleurs confirmée par des témoins qui revenaient d’URSS. Mais malgré tout, on croyait ferme qu’il était tout à fait exclu que pareilles choses pussent se produire dans un État aussi profondément démocratique que la Tchécoslovaquie. Ce n’est que quelques mois après le coup d’État de 1948, quand le nouveau régime a abattu son jeu, que nous avons vu et compris 1’étendue de notre erreur : dans un Etat totalitaire tout est possible, rien n’est exclu. Et c’est à cette époque que 1’idée ou plus précisément la nécessité d’une résistance a commencé à cristalliser. Il faut souligner tout de suite qu’il ne s’agissait pas du tout d’une activité organisée : c’était surtout une affaire intime de goût et de conscience, à commencer par le choix des amitiés, les affinités intellectuelles ou les préférences artistiques ; et aussi par le refus de fréquenter certaines personnes, de prendre part à certaines activités et de collaborer avec certains journaux, revues ou maisons d’éditions.

Quant à moi, j’ai participé à cette résistance de façon plutôt modeste : d’abord, dans les années cinquante et soixante, en traduisant des auteurs, surtout des poètes occidentaux classiques ou modernes, dont les œuvres permettaient de faire passer sous le manteau nombre de faits, de problèmes, d’idées ou de procédés formels nouveaux que les écrivains tchèques ne pouvaient ou n’osaient plus aborder ; et plus tard, dans les années soixante-dix, en dirigeant une édition samizdat, c’est-à-dire une édition artisanale de manuscrits interdits de publication et diffusés sous forme de copies dactylographiées. C’est d’ailleurs cette activité-là qui a contribué en grande partie à mon expulsion de la Tchécoslovaquie.

Pour vous faire mieux comprendre la situation des intellectuels tchèques au lendemain du coup d’État de 1948, il me faut peut-être rappeler quelques faits tout à fait banals mais souvent inconnus des étrangers.
Une fois au pouvoir, le nouveau régime, ou plus précisément le Parti communiste, s’assure tout de suite le contrôle absolu non seulement des affaires extérieures et intérieures du pays, de son économie, de l’armée, de la police et des mass-médias, mais aussi de l’enseignement, de la recherche, de l’édition, du spectacle, du sport, bref de la culture tout entière. Dans un laps de temps très court, les structures de la vie culturelle changent radicalement : les revues indépendantes disparaissent, les maisons d’éditions privées sont nationalisées ou supprimées, les associations littéraires et artistiques, parfois centenaires, sont marginalisées ou dissoutes ; la littérature, la musique, le théâtre, le cinéma, les arts deviennent affaire d’État ; la majorité des musiciens, des acteurs, des cinéastes se voient fonctionnarisés ; pour pouvoir exercer légalement leur profession, les auteurs, les compositeurs, les artistes indépendants doivent adhérer à leurs unions respectives fondées par le nouveau régime et étroitement surveillées par le secrétariat du comité central du Parti : ces unions sont strictement sélectives et tous ceux qui n’y sont pas admis ou en sont exclus perdent automatiquement leur statut d’écrivain ou d’artiste et doivent chercher un emploi sous peine d’être considérés comme parasites vivant aux dépens de la société. Car en Tchécoslovaquie socialiste le travail était obligatoire. De ce fait, de nombreux intellectuels, universitaires, chercheurs, auteurs, artistes, journalistes écartés de leur poste pour des raisons politiques se voyaient obligés de travailler comme balayeurs, chauffagistes, garagistes, laveurs de vitres ou de voitures, bref comme ouvriers non qualifiés et mal payés : pour casser les fâcheux, les insoumis, les « ennemis du peuple », il fallait ou les affamer, ou les corrompre.

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Un exemple : en 1975, bien que mondialement connu comme dramaturge, Václav Havel, qui deviendra président de la République tchèque, se voit obligé de travailler comme manœuvre dans une brasserie ; il s’est inspiré de cette expérience pour écrire sa comédie Audience [1]. Inutile de dire qu’à cette époque la pièce n’avait aucune chance d’être jouée ou publiée officiellement en Tchécoslovaquie normalisée : elle n’a été diffusée qu’en samizdat, sous forme de copies dactylographiées. Mais elle a été immédiatement publiée et mise en scène à l’étranger – en Autriche, en Allemagne, en France, aux États-Unis et ailleurs. Ainsi, frappé d’interdiction de toute publication dès 1970, Václav Havel s’est vu exclure de la culture tchèque pendant deux décennies. C‘est beaucoup pour une vie. Il existe cependant toute une série de cas beaucoup plus graves encore.

Si on parle de la répression et de la résistance intellectuelles en Tchécoslovaquie, il ne faut pas oublier que nombre d’auteurs, chercheurs, universitaires, ont été marginalisés ou complètement muselés dès le début des années cinquante. Et qu’à cette même époque, une quarantaine de poètes et d’écrivains d’orientation catholique ou libérale ont été condamnés à de lourdes peines de prison. Libérés au début des années soixante, réhabilités quelques années plus tard, ils n’ont jamais retrouvé leur place dans la culture officielle. Cependant, malgré toutes les difficultés parfois inimaginables de la vie sous un régime totalitaire, ils ont continué à travailler et les œuvres qu’ils nous ont léguées représentent à mon avis l’une des expressions les plus belles et les plus durables de la résistance des intellectuels tchèques entre 1948 et 1989. Je pourrais énumérer ici tout une kyrielle de noms et de titres, et si je me contente de citer le seul Jan Patočka, mort en mars 1977 des suites d’un interrogatoire de onze heures, c’est parce qu’une partie importante de l’œuvre de ce grand philosophe existe déjà en français.

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Comme je l’ai dit, je ne suis pas historien. Je ne suis que témoin oculaire et parfois privilégié parce que j’ai pu fréquenter et connaître de près un certain nombre d’acteurs importants de la résistance intellectuelle tchèque, aussi bien dans les années cinquante et soixante qu’après l’occupation soviétique en 1968 [2]. Ainsi, comme tout témoin, je suis obligé de parler à la première personne et m’en excuse. Je sais bien que mon histoire personnelle n’a rien d’exceptionnel : elle est plutôt « normale » pour un intellectuel tchèque qui n’a jamais adhéré au Parti. Mais justement à cause de ce caractère pour ainsi dire banal, elle est assez typique. Étudiant à l’université Charles de Prague, j’ai été exclu en 1948 de la faculté des lettres sous prétexte d’avoir fait de la propagande pour la littérature française décadente – Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, etc. ; je n’ai pu terminer mes études et avoir mon doctorat ès lettres que vingt ans plus tard, grâce au dégel du Printemps de Prague. Auteur débutant, j’avais publié entre 1945 et 1947 deux volumes de poésies. Mon troisième recueil de vers, paru après le coup d’État de février 1948, fut mis au pilon et je n’ai pu dès lors publier que des traductions et quelques livres pour enfants. Membre du Syndicat des auteurs tchèques dès 1946, j’ai perdu mon statut d’écrivain avec la dissolution de cette organisation, remplacée en 1949 par 1’Union des écrivains, organisation idéologique et, comme je 1’ai déjà dit, étroitement contrôlée par le Parti. Admis vers 1955 à cette Union en tant que traducteur et membre associé, j’en fus exclu cinq ans plus tard à la suite d’une dénonciation politique. Réhabilité et réintégré en 1963, j’ai été frappé, au début des années soixante-dix, d’interdiction définitive de publication et d’exercice d’une activité professionnelle, quelle qu’elle fût. Signataire de la première heure de la Charte 77, animateur d’une édition de samizdat, objet pendant quatre années de pressions policières, filatures, interrogatoires, menaces de poursuites, j’ai dû quitter la Tchécoslovaque en février 1981, laissant derrière moi un pays où la persécution stalinienne et poststalinienne de plus en plus désespérée et la résistance intellectuelle, spirituelle toujours plus efficace ne devaient prendre fin qu’en novembre 1989, avec la « révolution de velours ».

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Je le répète : l’histoire de ces quatre décennies de la résistance intellectuelle tchèque reste à écrire. Et il est évident que ce sont d’abord les Tchèques eux-mêmes qui doivent s’y appliquer : aussi bien les acteurs et les témoins survivants de l’époque que les historiens professionnels, qui ont aujourd’hui la possibilité de consulter plus ou moins librement les archives et les documents, tant officiels que privés, qui jusqu’ici leur étaient inaccessibles.

Certes, une partie non négligeable de ce travail a déjà été faite pendant les longues années du régime communiste : je parle des centaines de livres – études, mémoires, récits, romans, poésies – édités en samizdat. Un bon nombre de ces ouvrages ont été traduits, publiés, lus et souvent appréciés un peu partout dans le monde, y compris en France : les récits de Bohumil Hrabal, les romans de Josef Škvorecký et d’Ivan Klíma, le théâtre et les essais de Václav Havel, les journaux poétiques de Jiří Kolář, les poèmes et les mémoires de Jaroslav Seifert, les études de Milan Šimečka, les publications de l’historien Karel Kaplan, les œuvres philosophiques de Jan Patočka, et ainsi de suite. Si je mentionne ici à côté de travaux philosophiques, historiques ou sociologiques des ouvrages purement « littéraires », c’est parce qu’ils apportent souvent des témoignages et des informations uniques, introuvables ailleurs [3].

Pour que l’histoire de la résistance intellectuelle en Tchécoslovaquie entre 1948 et 1989 soit aussi objective que possible, il faudrait que des chercheurs étrangers s’y intéressent également : venus d’ailleurs, ils sont plus libres face à l’héritage difficile d’un passé qui ne les concerne pas personnellement et ne risque donc pas d’entacher leurs recherches et leurs discussions de passions partisanes ou carrément politiciennes. On comprendra mieux ce que je veux dire si je cite les travaux de chercheurs anglo-saxons sur la France de Vichy. Car, comme on le verra tout de suite, l’histoire du stalinisme, et plus spécialement celle de la résistance intellectuelle en Tchécoslovaquie, est elle aussi sujette à des interprétations contradictoires, partisanes, politiques. Même si on ne le dit pas ouvertement, on y revoit en filigrane ce vieux clivage qui, surtout dans les années cinquante et soixante, séparait d’un côté les contestataires de la première heure et, de l’autre , les membres de la nomenklatura officielle, choyés par le régime en place jusqu’au moment où ils ont, eux aussi, choisi la liberté. Autrement dit, où ils ont coupé définitivement, chacun en son temps et à sa manière, le cordon ombilical qui les liait au Parti.

Les travaux de ces chercheurs, tchèques ou étrangers, ne peuvent que confirmer l’importance à double titre de l’histoire de la résistance intellectuelle tchèque : d’une part, cette résistance représente une composante nodale de l’histoire générale d’un pays où la culture, la langue, la littérature, l’art, la musique jouent traditionnellement un rôle spécifique dans la sauvegarde et le développement de l’identité nationale chaque fois qu’elle est menacée, comme ce fut le cas pendant l’occupation nazie et comme on l’a craint sous le régime stalinien des années cinquante et soixante, de même que pendant l’occupation soviétique et la normalisation des années soixante-dix et quatre-vingt.

D’autre part, bien qu’étroitement liée au destin de leur pays, la résistance intellectuelle des Tchèques fait partie intégrante de l’histoire intellectuelle de l’Europe tout entière : elle enrichit cette histoire d’un élément inconnu des Occidentaux, à savoir la longue et tragique expérience que furent le stalinisme et le post-stalinisme des démocraties dites populaires. D’où le caractère spécifique et l’importance générale de cette histoire : tout en démontrant – et en dénonçant – les forces et les faiblesses des intellectuels tchèques face au stalinisme, elle peut aider à déceler, à mieux comprendre – et à condamner – les attitudes, les hésitations, les démissions d’une grande partie de l’intelligentsia européenne confrontée aux totalitarismes de toute espèce.

L’histoire de la résistance intellectuelle des Tchèques pendant les quatre décennies du régime communiste est toujours assez mal connue, aussi bien en Bohême qu’à l’étranger. Parmi les raisons de cet état de choses, on peut malheureusement déceler aussi plusieurs tentatives, parfois instinctives, souvent intentionnelles, d’occulter ou d’évacuer une partie d’un passé gênant, pour ne pas dire honteux. Car pour nombre d’Occidentaux, tout comme pour une partie importante de l’ancienne nomenklatura tchèque, la répression et la résistance intellectuelles en Tchécoslovaquie ne commencent qu’avec l’occupation de 1968. Ce n’est en effet qu’à ce moment-là que certaines consciences se réveillent et se mettent à parler : en préfaçant à l’automne 1968 La Plaisanterie de Milan Kundera, Louis Aragon, toujours fertile en métaphores, évoque même le danger d’un Biafra de l’esprit menaçant alors l’intelligentsia tchèque.

Métaphore à part, Aragon voit juste, et la normalisation des années soixante-dix et quatre-vingt ne fera que confirmer son appréhension. En revanche, ce qui est moins juste ou plutôt ce qui est carrément révoltant, c’est que dans son évocation lyrique de l’histoire tchécoslovaque des deux décennies précédentes, évocation qui se termine par son cri d’alarme, l’auteur des Communistes passe totalement sous silence un Biafra mille fois, je dis bien mille fois plus meurtrier, plus tragique, plus dévastateur : celui du coup d’État de 1948 avec son défilé de procès, de condamnations, d’exécutions ; avec sa chaîne de geôles, de mines d’uranium, de camps de concentration ; avec sa suite d’exodes, d’exils, de relégations ; avec sa kyrielle de purges impitoyables, notamment dans tous les domaines de l’éducation, de l’information et de la culture. Bref, avec cette guerre civile larvée qu’a menée, pendant des années, une minorité armée et équipée de tous les moyens médiatiques contre une majorité désarmée, mutilée et muselée.

Les oublis de Louis Aragon ne sont pas innocents : ils traduisent une volonté inavouée de passer l’éponge sur un passé inavouable. « Ah, parlons d’autre chose », écrit-il dans la préface en question, après avoir évoqué le nom d’un de ses amis tchécoslovaques, Vladimír Clementis, exécuté au début des années cinquante. Et Aragon n’est pas seul à pratiquer cette sorte d’amnésie sélective : l’auteur de La Plaisanterie, Milan Kundera, en est également atteint. Quand en janvier 1979, après plusieurs années de silence, il donne son premier entretien en exil, il explique aux lecteurs du Monde que le massacre infligé à la culture tchèque à partir de 1968 n’a pas eu son pareil depuis la guerre de Trente Ans. « Depuis 1’invasion russe en 1968 », souligne Kundera dans cet entretien, « deux centaines d’écrivains ont été condamnés au silence de même que toute la pléiade des cinéastes tchèques admirés alors dans le monde entier, des dizaines de peintres, d’acteurs, metteurs en scène de théâtre. Ont été licenciés des milliers de scientifiques (dont cent quarante-cinq historiens), des centaines d’universitaires (cinquante professeurs et maîtres-assistants à la seule faculté de lettres à Prague) tout comme des dizaines de milliers d’inconnus dans les écoles, les lycées, les journaux, les administrations, les bureaux, les laboratoires… » Ce que dit Kundera, est tout à fait vrai. Mais il oublie de dire une chose fondamentale, à savoir que la majorité de ces gens chassés de leurs postes après l’occupation soviétique avait appartenu pendant des années à la nomenklatura officielle du régime et qu’ils ont été privés de leurs privilèges et de leurs emplois au cours d’une purge radicale dans les rangs de leur Parti. « Je pèse mes mots », poursuit Milan Kundera, « par sa durée, son ampleur, son caractère systématique, le massacre de la culture tchèque depuis 1968 n’a pas son pareil dans l’histoire de la culture du pays depuis la guerre de Trente Ans. »

Cette référence à l’histoire du XVIIème siècle peut impressionner, mais elle ne peut pas cacher le fait que tout en se référant à un passé depuis longtemps révolu, Milan Kundera se dispense de parler d’un passé beaucoup plus récent et beaucoup plus lourd qui le concerne directement, celui des massacres perpétrés dans tous les domaines de la culture tchèque à partir du coup d’État de février 1948. Car c’est à cette époque-là que commence l’histoire véritable de la répression et de la résistance spirituelle des Tchèques. C’est à cette époque-là qu’une partie si importante d’intellectuels, d’universitaires, d’étudiants, de journalistes, d’artistes et d’auteurs est écartée de la culture officielle, pour longtemps ou pour toujours, et que de nombreux intellectuels, dont une quarantaine d’écrivains, sont arrêtés et condamnés à de lourdes peines de prison ; que d’autres, plus nombreux encore, sont frappés d’interdiction de travailler dans leurs disciplines respectives et que les auteurs exclus de la très officielle Union des écrivains se voient condamnés pour des années à un silence plus ou moins complet, même s’il s’agit des plus grands poètes de l’heure tels que Jakub Deml, Vladimír Holan, Jaroslav Seifert, futur Prix Nobel 1984, ou encore Jiří Kolář , futur collagiste de renommée internationale ; sans parler de Jan Zahradníček, mort prématurément après avoir purgé dix ans de prison ferme, et de tous les autres qu’il serait trop long d’énumérer ici.

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C’est à cette époque également que l’intelligentsia tchèque se divise grosso modo en deux camps : d’une part, ceux qui, par conviction, par lâcheté ou par opportunisme acceptent la nouvelle politique culturelle et qui se voient flattés, récompensés ou rappelés à l’ordre par le régime corrupteur ; d’autre part, ceux qui pressentent le danger de cette politique, aussi bien pour l’identité spirituelle de l’individu que pour celle de la communauté nationale entière, et qui continuent malgré tout à travailler sous la seule dictée de leurs propres convictions, de leur propre conscience, même sans avoir la moindre possibilité de faire valoir publiquement leurs œuvres. Seule une faible partie des livres écrits dans ces circonstances, dont certains récits de Hrabal et les premières comédies de Havel, paraîtront pendant le dégel des années soixante. Le reste, y compris les poèmes et les journaux de Jiří Kolář, devra attendre vingt ans avant d’être recopié et publié en samizdat. Et ce n’est qu’aujourd’hui, avec un retard de trente années ou davantage, qu’on se met à publier officiellement ces œuvres sous forme de livre [4].

Le clivage creusé au sein de l’intelligentsia tchèque au cours des années cinquante fut assez profond pour se faire sentir encore jusqu’à nos jours. Car, pendant des décennies, l’appartenance à l’un ou l’autre camp a souvent prédéterminé certains choix non seulement artistiques, mais aussi civiques : dans les régimes totalitaires, les uns sont toujours étroitement liés aux autres. Je ne peux que citer une fois encore le nom de Václav Havel qui, lui aussi, fut marqué à jamais par son choix fait à l’heure stalinienne. « J’aime me rappeler cette époque, bien que nous fussions harcelés et persécutés », écrit-il en 1986 dans Interrogatoire à distance. « Mais c’était le temps des premières découvertes exaltantes des valeurs cachées et de soi-même. » L’un des épisodes les plus exaltants de cette aventure fut pour Havel, il le dit expressément, la découverte « d’une autre culture que celle du réalisme socialiste, si puissamment soutenu par le régime », culture représentée par les auteurs limogés que « les jeunes passionnés » comme lui se mirent à lire et à fréquenter : Seifert, Holan, Kolář – tous auteurs en disgrâce.

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Né en 1914, poète, expérimentateur, collagiste de notoriété mondiale, Jiři Kolář fut l’un des pivots de l’ « autre culture » des années cinquante [5]. « Le cercle de Kolář m’ouvrit de nouveaux horizons sur l’art moderne, mais avant tout, j’ai été attiré, si je peux le dire si pompeusement, par 1’univers éthique de 1’écrivain », souligne Havel, toujours dans son Interrogatoire, avant de poursuivre : « Il était sans concession face à la dimension morale et poétique de la littérature … Si par la suite j’ai écrit en toute indépendance face à son influence et de manière différente de ce qu’il attendait de moi, je ne peux imaginer aujourd’hui mon activité, aussi bien dans ses aspects littéraires que civiques ou politiques, sans les leçons de base sur la responsabilité intellectuelle qu’il m’a données. »

En évoquant ces « leçons de base » reçues de Kolář et d’autres « dissidents » de la première heure, Václav Havel résume, sans y avoir pensé, aussi bien le sens que la raison d’être de la résistance intellectuelle tchèque entre 1948 et 1989 : en fin de compte, il s’agissait d’une simple prise de conscience et d’une manifestation élémentaire de notre responsabilité intellectuelle face à tout ce qui se passait autour de nous.

Notes
[1] Jan Vladislav avec Václav Havel, au cours de la célébration de son 85ème anniversaire au Théâtre Orfeus à Prague, le 18 janvier 2008. Photo de Katerina Volková

[2] Le tableau ci-contre est de Jiří Šindler, 1946. Don de Jan Vladislav à Roselyne Chenu. Le peintre et le poète avaient été camarades de classe au lycée de Polička. Une amitié de soixante-dix années les a unis.

[3] Le tableau ci-dessus est de Jiří Šindler, 1944. Wenceslas, Roi de Bohême, assassiné par son frère. Don de Jan Vladislav à Roselyne Chenu. « Tiens bon, Tchèque obstiné ! Ne lâche point l’Anneau, Wenceslas ! » (Paul Claudel, « Saint Wenceslas, roi et martyr » in : Images saintes de Bohême, 1910.) Dans son éloge funèbre de Jan Vladislav, Vilém Prečan a loué chez lui la vertu d’obstination.

[4] Le collage ci-contre, intitulé Pozdrav z F. Pohlednice (Salut de F. Carte postale), format 30 cm x 40 cm, a été offert par Jiři Kolář en 1982 au rédacteur du tiré à part reproduit ici.

[5] Ce collage de Jiří Kolář a appartenu à Zdenĕk Lorenc.

Rencontre avec Edgard Pisani

PARCOURS – CONTINUITÉ – RUPTURES
11 décembre 2004

C’est d’instinct que je me suis engagé dans la Résistance. C’est par hasard que j’ai joué un rôle à la Libération de Paris. C’est sur proposition du Préfet de Police que je suis entré dans le corps préfectoral. Il m’a appris l’Etat avant que je ne connaisse la société. C’est sur « provocation » de quelques personnalités haut marnaises que j’ai été candidat au Sénat. Elu grâce au soutien de la gauche, j’ai adhéré au groupe de la Gauche démocratique. Rien de tout cela ne supposait appartenance, ni vocation. Je me suis trouvé engagé là où j’ai pu le mieux m’exprimer et m’accomplir. Accomplir aussi.

Membre de la Commission des Affaires Etrangères et de la Défense et de la Commission de la Construction, j’ai plus consacré à mes tâches législatives qu’à mon positionnement. J’ai beaucoup appris ; en particulier l’art de rédiger et d’amender un texte. J’ai présenté un rapport favorable à l’armement atomique français ; un autre consacré à la construction des logements. Je fréquentais peu les couloirs, mais aimais à m’y trouver. J’ai éprouvé un certain sentiment d’inutilité.

Dans le désarroi où nous nous trouvions en notre Quatrième République féconde mais instable et comme incertaine, j’ai voté pour l’accès du Général de Gaulle à la tête du gouvernement.

Le 21 août 1962, le Premier Ministre me propose le Ministère de l’Agriculture. Le lendemain matin, reçu par le Chef de l’Etat à Colombey les deux Eglises, je lui dis, tout à trac, que je m’étonnais de me trouver là. « Et pourquoi ? » me demande-t-il. « Parce que je suis européen et que vous passez pour ne pas l’être ». Il a consacré une heure de son temps à m’exposer sa conception de l’Europe et de la place que la France devait y occuper. Le propos m’a marqué. L’entretien s’est terminé sur cette phrase : « N’oubliez jamais que vous n’êtes pas le ministre des agriculteurs mais le ministre de l’Agriculture de la France. »

Chargé de négocier la Politique agricole commune, j’ai eu le privilège d’avoir de nombreux entretiens avec le Chef de l’Etat. Entretiens techniques qui, chacun, se terminaient par un moment consacré à l’actualité. L’un d’entre eux a laissé en moi une trace profonde. C’était le jour où le dernier soldat français quittait l’Algérie. Je lui ai dit : « Vous savez que je suis, depuis longtemps, partisan de l’indépendance algérienne. Pourtant, ce matin, au moment où le drapeau a été ramené, je me suis enfermé dans mon bureau et j’ai pleuré. » Après un long silence, il m’a répondu : « C’est un privilège, Pisani, que d’avoir quelqu’un à qui le dire. » Cette phrase me semble, aujourd’hui encore, signifier, de façon décisive, la grandeur de l’acte politique, l’inévitable, l’essentielle solitude du responsable. Démocratie vraie et solitude aux carrefours de l’histoire. Quel respect réciproque cela suppose-t-il !

Lorsque le Président a décidé que la France ne participerait plus aux travaux de Bruxelles, je suis allé lui dire que je me sentais obligé de démissionner : je ne pouvais, ni ne voulais, défaire ce que j’avais eu tant de peine à faire. Il m’a répondu que toute démission sur un problème de politique étrangère affaiblissait la position de la France. Je suis resté.

Il n’a jamais été question, au sein du Gouvernement comme dans les entretiens, de mon appartenance politique. Et, si certains membres de la majorité ont mis en cause la position que j’ai prise dans un « Manifeste pour la Réforme », document du périodique « Hommes et Citoyens », nulle allusion n’y a été faite par le Chef de l’Etat ni par le Premier Ministre.

J’ai été nommé Ministre de l’Equipement, malgré mon souhait d’abandonner les tâches ministérielles. Je ne l’ai pas regretté, car, comme tel, j’ai autorisé le Train à Grande Vitesse, j’ai soutenu l’Airbus et obtenu son financement et j’ai élaboré et fait adopter par le gouvernement, la « Loi d’Orientation Urbaine et Foncière » qui définissait un rapport nouveau entre propriété et urbanisme.

Dans les quinze jours qui ont suivi l’élection, est intervenu en Conseil des Ministres, le débat sur un projet de loi accordant au gouvernement le pouvoir de légiférer par décret. J’ai, en Conseil, pris catégoriquement position contre ce texte. Le Président de la République a trouvé bon de signaler alors qu’il n’avait eu qu’à constater la constitutionnalité du texte. Le texte étant adopté par le Conseil des Ministres, j’ai pris la décision de démissionner du Gouvernement.

Au printemps 68, je suis monté à la tribune pour dire au gouvernement que son comportement à l’égard des universités montrait qu’il n’avait pas compris la gravité du message, de l’attente de notre jeunesse. Vient la motion de censure. L’événement m’a fait vivre l’un des moments les plus difficiles de ma vie politique. Par attachement au Général de Gaulle, j’ai essayé de me convaincre qu’il me fallait m’abstenir. Je n’ai pas voulu, pas pu.

J’ai connu alors solitude et désarroi. Des mois durant, j’ai été un promeneur solitaire sans force ni rêve. Je suis retourné en Haute Marne où l’on a bien voulu me réélire, malgré mon infidélité angevine. J’y ai retrouvé mes chantiers, de vieux compagnons et des têtes nouvelles. J’ai repris goût aux choses. Je n’ai jamais regretté la décision prise : elle n’était pas le résultat d’un calcul mais d’une nécessité.

Délégué du Sénat au Conseil de l’Europe, j’ai mesuré, bien mieux qu’avant, l’énorme grand œuvre que constituait la construction européenne. Énorme par son ambition et ses difficultés.

J’ai sérieusement envisagé d’abandonner définitivement la politique. En 1974, avec Michel Rocard et Jacques Delors, j’ai adhéré au parti socialiste. Peu de jours après, François Mitterrand m’a conseillé de me consacrer à de grandes études, car l’accueil qui me serait réservé au parti serait évidemment peu favorable.

J’ai pris position pour Michel Rocard lorsqu’il s’est agi de choisir le candidat socialiste à la Présidence. Dès que la campagne électorale s’est annoncée, on m’a demandé d’y participer. Je l’ai fait ; j’ai même été, par deux fois, la vedette américaine du candidat dans deux grands meetings. Je l’ai alors découvert. Pas de Gaulle, sans doute mais un grand.

Élu, François Mitterrand m’a dit son intention de me proposer pour le poste de Commissaire Européen au Développement. Travail passionnant, inhumain, où j’ai beaucoup appris, notre responsabilité du passé et notre responsabilité du futur, tout en même temps. J’ai découvert les immenses espaces de misère et d’instabilité du Monde. J’ai appris son infinie diversité. J’ai compris que nous ne pourrions jamais rien faire d’utile en les ignorant.

Le 2 (1er) décembre 84, J’étais reçu par le Président de la République. Il s’agissait de la Nouvelle Calédonie. En moins d’un quart d’heure, le Président a brossé pour moi un tableau éblouissant de clarté, historique, géographique, présent, futur, de cet archipel dont je ne savais rien. Il voulait que j’y aille pour établir la paix en changeant le statut.

Soixante heures plus tard, j’étais à Nouméa. Première impression : sur le monument aux morts, les noms des européens regardent l’esplanade. Les noms des canaques sont écrits derrière. Hostilité à couper au couteau. Le palais du Gouverneur était une forteresse où je recevais inlassablement. Les caldoches n’avaient rien à céder. Les canaques demandaient à être maîtres de leur terre. Le 7 janvier 85, après consultations et opérations de pacification, je prononce avec l’accord du Président un discours proposant « l’indépendance-association » Des deux côtés, un temps d’interrogation. Dramatique. Peu à peu, les canaques y adhèrent et des européens s’en écartent. Mais la paix, incertaine sans doute, revient. Il faut maintenant préparer les textes

Quelques mois plus tard, je présente au Parlement l’ensemble des réformes et l’organisation d’un référendum et d’élections. L’ayant emporté grâce à la discipline de vote, j’organise référendum et élections. Les votes ont lieu en Nouvelle Calédonie : majorité importante en faveur de la réforme. majorité claire dans les provinces. Démocratiquement, les canaques vont pouvoir se gouverner, tout en demeurant liés à la France et en respectant les personnes, les droits, les biens des européens. Profitant de la dynamique, je propose et prépare, propose et fait adopter, les « décrets-lois » mettant en pratique les choix politiques acceptés. À Nouméa comme au Parlement j’ai compris, entendu, vu, senti ce que peut être la haine. La laideur de la haine.

Nommé Président de l’Institut du Monde Arabe, j’essaye d’apprivoiser les relations entre les deux rives de la Méditerranée. Je fais admettre la Palestine au Conseil d’Administration d’un Institut d’où elle n’aurait jamais dû être absente. L’Egypte de même. J’y ai apprécié un monde, une civilisation, une histoire, un rêve dont la connaissance me permet de comprendre le caractère dramatique du temps présent.

Depuis mon départ de l’Elysée, j’ai publié cinq livres. L’analyse attentive des problèmes que posent l’agriculture, l’alimentation, l’environnement et le monde rural m’a mieux fait comprendre la fonction cardinale du Politique et le danger que représente la globalisation : le premier tente d’être le médiateur de la diversité du réel ; la seconde tend à l’abolir. À la demande de mes petits enfants, je préparerai désormais « Grand-père, c’est quoi la politique ? » Y ayant déjà beaucoup travaillé, je puis dire que je n’en ai pas entrepris de plus difficile.

PARCOURS POLITIQUE

CONTINUITE

Celui qui s’est ainsi raconté a vécu une longue vie d’homme glanant partout, tirant profit de tout pour devenir sage en politique si on le devient jamais. Il va maintenant énumérer dans l’ordre où il les a accomplis, les petits pas qui, sans rupture mais parfois au gré d’une remise en cause, l’ont fait différent de ce qu’il était. Différent pour demeurer lui-même dans un monde changeant. Dans une troisième partie de ses « souvenirs et réflexions », il dira les ruptures qu’il a accomplies.

C’était en 1938. J’entrais en classe de philosophie, le professeur, Émile Lubac inaugure son cours par cette simple phrase. Il la répète quatre ou cinq fois : « un système philosophique est vrai en ce qu’il affirme et faux en ce qu’il nie. » Aujourd’hui encore, je constate qu’il y a toujours de la vérité, une part de vérité, qui se cache dans une idée surprenante et qu’il faut essayer de comprendre, de saisir. De Gaulle m’a dit un jour au hasard d’une conversation où le mot de « hippie » est prononcé : « Ils nous disent quelque chose que nous ne cherchons pas à comprendre » !. Je n’ai jamais été sourd aux communistes eux-mêmes, dont tant de certitudes me séparaient. Il y avait en eux tant de gravité, de don de soi, d’espérance ! De patriotisme exigeant.

En cette même année 1938, étant fort lié à un camarade de classe, tunisien, musulman, destourien, me promenant avec lui sur une plage, je l’entends me dire : « Tu prétends qu’en nous modernisant, vous nous conduisez à l’indépendance. Tu te trompes. C’est par l’indépendance qu’on va à la prospérité. » Pourquoi l’histoire lui a-t-elle donné si souvent tort en Afrique et ailleurs ? N’y avons-nous pas notre part ? En Tunisie, il y a eu Habib Bourguiba.

À la même époque, au Lycée Carnot, à la fin des classes de l’après-midi, nous nous rangions en cinq files dans la cour de récréation. La première suivait le pasteur ; l’autre, le rabbin ; la troisième, le curé ; la quatrième, le mollah. Elles allaient vers des salles de classe pour la leçon d’instruction religieuse. Peu nombreuse, conduite par un surveillant, la cinquième allait vers la sortie. Il s’agissait des non croyants. J’en suis toujours à cette tolérance.

A la fin de l’année, le diplôme enfin acquis, je suis appelé par mon prof de philo, un autre parce que j’avais redoublé. Il me dit : « Tu vas te lancer dans la vie et, d’abord, faire des études. Il te faudra te battre. Pour survivre, il faudra donner des coups. Ne frappe jamais si ce n’est pas nécessaire. Tu ne te bats pas pour vaincre mais pour survivre. Si tu le peux ensuite, tente de réparer ». Plus ou moins anarchiste, Zirnheld devait, quelques années plus tard, mourir en héros comme chef de section dans la 2ème D.B, en Tripolitaine.

Arrivé à Paris en hypokhagne à Louis le Grand, je suis amené par un camarade au « Groupe du Théâtre antique de la Sorbonne ». Nous y allons pour voir. Je suis présenté au patron. Il me saute dessus et me dit : « Tu sera Créon. Tu as la taille, la voix, la barbe, le port de tête. ». Je trouve ça rigolo. Je prends le texte de Sophocle et je me mets à l’étudier. Une ou deux répétitions plus tard, le patron me prend à part et m’interroge : « Est-ce que ça t’intéresse vraiment ! On ne dirait pas ». J’hésite, puis je lui dis : « Créon est trop dur pour Antigone ». « Quoi ? tu donnes raison à celle-ci ? Tu te rends compte, ce serait le bordel. ». J’hésite, puis confie : « Je donne raison aux deux…. Je suis tour à tour les deux ». Je n’ai pas joué Créon… sur les planches du moins. Je l’ai, à ma mesure, joué ailleurs mais au cœur de l’action, dans l’acte de décision, Antigone ne m’a jamais été totalement absente !

La guerre est là qui nous submerge, nous emprisonne, nous accable. Les copains d’hier se divisent en deux camps distincts et, peu à peu, opposés. Je n’ai point hésité, mais un jour, allant à la découverte de Paris et visitant Notre Dame, ma certitude devient nécessité de m’engager. Il y avait là des soldats allemands en uniforme, calot ou képi sur la tête, déambulant en rigolant. Ils n’étaient pas là à leur place. C’était une question d’être. Les uns n’ont jamais rien à faire chez les autres. C’est alors sans doute qu’a commencé ma recherche de l’alliage appartenance- citoyenneté.

Aux marges du Quartier latin, dans un vieil immeuble, deux ménages d’enseignants. Dans chacun, un garçon ; ils fréquentaient la même classe. L’un des deux pères est résistant. Un jour de 1943, il est arrêté. On dit à son fils qu’il l’a été parce qu’il servait son pays. On dit le contraire à l’autre garçon. Collaborateur, le père de celui-ci est arrêté à la Libération. On dit à chacun le contraire de ce qu’on lui a dit quelques mois plus tôt. Ainsi, on peut être arrêté parce qu’on a servi et parce qu’on a trahi.

Interné, je m’évade le 6 juin 1944. En rase campagne, courant vers le maquis, on me fait siéger dans une cour martiale improvisée. Au bout d’une heure, je demande une suspension de séance. « Je ne suis pas fait pour être juge. Si je prends en compte les actions de ce garçon, je le condamne. Si je considère son histoire personnelle, je le plains et lui pardonne. » Soixante ans plus tard, je suis appelé comme témoin dans une affaire de plainte contre X. Le dossier une fois clos, je bavarde avec le juge d’instruction et m’étonne de la condamnation pour corruption dont un parlementaire a été la victime alors qu’il est d’une probité sans faille. Le juge est d’accord : « Il n’a commis aucune faute morale. Il a violé la loi et nous jugeons en droit. » Une société peut-elle bien vivre quand morale et droit ne correspondent pas ?

Libération de Paris : le 19 août 1944, je me trouve, un peu par hasard, dans l’antichambre du bureau du Préfet de Police nommé par de Gaulle. Il ne me connaît pas. Il me tombe dessus. Il me charge de rester au téléphone. Il sort, il doit participer à la réunion du Conseil National de la Résistance. A peine est-il parti que des patrouilles ou des mitrailleuses allemandes portées sur camion, nous attaquent. Je suis au téléphone. Il faut que je réponde, parfois seul, parce que je n’ai pas toujours le temps de consulter les trois chefs des mouvements de résistance-police. Je prends des décisions. Je refuse d’abandonner le drapeau qui a été hissé au mât de la préfecture. J’accepte l’offre de suspension des combats transmise par le Consul général de Suède. La nuit tombée, toutes les personnalités ont pu entrer dans la Préfecture. Le Préfet m’installe dans son fauteuil et me demande de raconter la journée. Le récit terminé, je me lève et m’esquive, car c’en est trop pour un gars de vingt-six ans. Le Préfet m’interpelle et me demande si je veux bien lui faire l’honneur d’être son chef de cabinet. Me voici donc sacré sous-préfet parce que j’ai bien répondu aux questions que les événements posaient. Me voici lancé dans une grande carrière dont j’ignore tout. L’ai-je vraiment méritée ?

Le lendemain, en fin d’après-midi, je vois un rude gaillard qui, toute la journée, s’est bravement battu, partir avec un petit baluchon sous le bras. Je lui demande ce qu’il fait donc. « Mon quart est fini. Je serai là demain à mon poste. » Guerre ou paix, continuité du service public !

Le 28 ou 29 août, je déjeune à la table du Préfet, à la droite du général Leclerc. Entre la poire et le fromage, celui-ci se tourne vers moi et me dit : « Vous êtes resté en France pendant tout ce temps. Racontez moi la France. Voici cinq ans que nous nous battons pour elle, mais nous ne sommes pas sûrs de la connaître encore. A-t-elle changé ? Aidez-moi à la retrouver. » Le héros serviteur.

Légion d’Honneur à vingt-sept ans, pour fait de guerre. J’ai refusé plusieurs fois une promotion à l’ancienneté. A quoi ça rime ?

Deux faits bien singuliers marquent les mois passés à la préfecture de police. Un jour, je déjeune sur un plateau, dans mon bureau. L’huissier vient me présenter la fiche d’audience de Robert Brasillach ! J’hésite puis accepte. Il est grand, hagard, dégingandé. Il porte un sac. Harassé, il s’assied pour me dire qu’il vient se livrer parce qu’il ne peut plus continuer à jouer à cache-cache avec la police de son pays. D’autant qu’il n’a pas trahi. Je ne sais pas, moi. Je sais seulement que la justice est actuellement bien expéditive. Je lui dis : « Il vaut mieux attendre et être jugé sereinement. La porte qui est derrière vous donne sur un escalier qui conduit vers l’extérieur. Je vous laisse un instant. Si vous êtes là à mon retour, je vous remets entre les mains de la police. » Et je sors. Il est encore là dix minutes plus tard et j’appelle le directeur de la Police Judiciaire. On sait quel a été son destin. Ai-je eu raison de lui donner une chance ?

J’ai assisté à l’exécution et, d’abord, à l’agonie de Pierre Laval qui avait absorbé une dose de cyanure. Spectacle dur. Mais j’avais auparavant assisté à son procès. Je ne pardonnerai jamais au procureur général d’avoir essayé de fouiller les cheminements de la pensée intime de l’accusé. Le procès ne pouvait pas, ne devait pas, être celui d’un homme mais celui d’une politique. Je me suis toujours imaginé jouant les procureurs et prononçant successivement trois phrases : « Vous avez dit : je souhaite la victoire de l’Allemagne. ». « Vous avez signé les textes envoyant de jeunes français au travail obligatoire et à la mort. » . « Monsieur le Président, l’Histoire a jugé : je requiers la condamnation à mort de Pierre Laval. ». À un certain niveau, l’Histoire est le seul juge, quelles que soient les intentions et les arrières pensées des acteurs. Je ne doute pas qu’à certains moments ils aient eu la certitude de bien faire, de jouer une carte pour la France. Les biographes en dissertent, l’Histoire ne le doit pas. Cruelle, la politique nous oblige à juger sur les actes et sur les résultats, non sur les intentions.

Nommé préfet, je vais sous les arcades du Palais Royal, chez le tailleur, pour l’uniforme. Je me trouve beau. Enorme avec une grande cape noire. Grotesque aussi. Moi comme ça ! Il me faut m’y faire. Je suis gauche au Puy devant les troupes que je passe en revue. Pendant une semaine, les soirs, les nuits, j’essaie de me composer un personnage. Et puis non ! « Sois qui tu es. » Et ça marche. J’écoute, avoue mes innombrables ignorances, invite les chefs de service pour qu’ils m’expliquent. De ce seul fait, ils acceptent d’enthousiasme une prééminence fonctionnelle. Je découvre ainsi la fonction publique : les commis de l’État veulent être écoutés et sont prêts à obéir.

Le pain manque et il me faut aller dans les cantons pour ramasser des sacs de grains. Dans le canton d’Yssingeaux, un maire, vieux gaulois à tête ronde et moustache, se lève et me promet : « Je donnerais ben encore queq’ sacs pour l’père Pétain ». Nous sommes en 1947. Le sous-préfet bondit pour mettre les pendules à l’heure. Je l’arrête avec peine. Je comptabilise tous les sacs que les paysans, entraînés par le vieux maire, me promettent. En route avec le sous-préfet, nous nous interrogeons sur les moyens dont nous disposons pour que la France en retard aille plus vite que l’histoire qui avance si vite ! Voilà le rôle du préfet d’aujourd’hui : lever les obstacles et donner un élan à la modernisation. Nommé en Haute Marne, j’ai fait de même et « çà » a été plus facile que je ne l’imaginais. Il est extraordinaire de constater à quel point notre pays comprend ce qu’on lui explique, à quel point il est prêt à faire ce qu’il est bon de faire pourvu qu’on lui dise le « pourquoi ». Nous sommes des raisonneurs plus sensibles au pourquoi qu’au quoi des choses.

En Haute Marne, je découvre la forêt. C’est la paix, c’est le temps qui dure plus encore qu’il ne passe. Me voici donc changeant d’échelle. Tout ce qui est pressé ailleurs doit attendre ici. On n’apprend pas cela en un jour, on ne cesse de l’apprendre tout au long de la vie. Sans hâte ni perte de temps, apprendre à distinguer le simple dans le complexe et le tout dans chaque partie. Apprendre donc le systémique.

Apprendre la dialogique instant-durée que la politique aborde si mal. Apprendre la dialogique unité-diversité dont la politique doit être la conscience et la gardienne. Apprendre la complémentarité désordre et ordre, le premier lançant, créant les idées, le second les réalisant. Encore le dialogue dramatique Etat-Société et le caractère très particulier qu’il a en France, pays dont l’unité a été créée par le centre, alors qu’en Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, en Italie et en Espagne même, ce sont les nobles, les pères fondateurs qui, ne pouvant s’en passer mais s’en méfiant, ont tenté de créer un Etat minimum.

C’est à partir de l’analyse de ces binômes que j’ai lentement élaboré ma conception de la politique.

Constatant d’abord que les deux termes de chacun d’entre eux ne s’excluent pas, j’ai pressé la politique d’en être la médiatrice. Allant plus loin encore et cherchant à comprendre le monde dans lequel j’ai travaillé et les métiers que j’y ai faits, j’en suis arrivé à comparer l’homme politique au médecin généraliste qui se consacre à l’organisme non à tel ou tel organe. Ils sont l’un et l’autre frappés de déclin par l’émergence des spécialistes, l’économiste ici, le chirurgien là.

Le monde politique s’est prêté à ce jeu en instituant une caste, une corporation, un monde …., un spécialiste parmi les autres spécialistes. Aveu d’impuissance et désertion. Notre pays et le monde souffrent. Ils en viennent à mépriser la politique parce qu’elle n’est pas où ils la cherchent. Ils s’amusent ou se passionnent au spectacle qu’elle donne.

Il faut donc réinventer la Politique en partant d’idées simples, difficiles à faire entendre parce que simples. Enumérons-les :

  • L’économie a tendance à imposer son pouvoir au monde et, dans ces conditions, bon gré, mal gré, la politique tend à devenir sa servante.
  • Le déséquilibre ainsi créé est d’autant plus dangereux qu’il se fonde sur une idée apparemment simple (la prospérité), dispose du soutien de la science qu’il asservit, met en œuvre des moyens considérables de « persuasion » et constitue une véritable idéologie qui juge de tout à partir du marché.
  • Le déséquilibre ne peut être corrigé, voire aboli, que si une réalité d’une égale puissance, d’une égale légitimité, s’oppose à lui. Cette réalité existe. C’est la société. Elle existe, mais n’est pas constituée. Elle existe contre ; elle n’existe pas en soi.
  • En assurant la médiation des alternatives et en aidant par tous moyens à la constitution de la société, le rôle de la politique est d’être le généraliste médiateur, non un acteur parmi les autres. C’est ce que m’a démontré mon long travail sur l’agriculture, les sociétés rurales et l’environnement. C’est vrai ailleurs. C’est vrai partout.
  • Mais, démarche suprême dans ce schéma, il faut que le pouvoir politique se fonde sur la médiation, non l’inverse.

RUPTURES

Les deux récits qui précèdent ont successivement présenté deux aspects complémentaires d’une même vie, le chemin d’une évolution profonde mais sans vraie rupture, la continuité d’une pensée et d’une attitude qui n’a cessé de s’enrichir et s’adapter pour répondre aux changements dont la période de soixante ans au long de laquelle elle se déroule a été fort riche. Elle a pourtant connu cinq ruptures dont les analyses ci-après permettront de comprendre le sens.

Mes ruptures n’ont pas été des reniements, car je n’ai combattu, d’aucune façon, l’appartenance, la pensée ou l’organisation d’avec lesquelles j’ai pris un jour distance. L’expérience que j’ai faite en la compagnie ou au sein, à l’école, de chacune d’entre elle fait encore tellement partie de moi que les oublier, les nier ou les combattre serait reniement de moi-même. Je m’en suis écarté avec netteté, jamais de gaieté de coeur, toujours avec gratitude. On verra comment. Elles sont fort différentes l’une de l’autre. Dans l’ordre du temps, la première concerne la religion de mes parents. La seconde, le gouvernement alors que Charles de Gaulle était Président de la République. La troisième est l’Europe. La quatrième, le parti socialiste. La cinquième, la politique elle-même.

L’abandon de la religion catholique

Cet abandon doit prendre place dans l’analyse de mon parcours politique, dans la mesure où, pour mes parents, la foi était tout et un tout. Mon père était un militant du Sillon. J’avais pensé, un temps, être prêtre parce qu’élevé chez les marianistes, j’avais admiration et reconnaissance pour mes maîtres. Elève attentif jusqu’alors, je suis, avec l’adolescence, devenu questionneur. Les professeurs d’instruction religieuse m’ayant rabroué en articulant des arguments d’autorité, je me suis mis à chercher et à douter. J’ai lu Jean Barois de Roger Martin du Gard et partagé son drame. A Paris, j’ai participé à deux ou trois réunions de « ceux qui vont à la messe » puis n’y recevant rien et prisonnier de la logique d’un club, j’ai cessé d’y aller. J’étais en plein désarroi, lorsque, venant en vacances à Tunis, mon père m’ayant emmené à la messe de Pâques à la Cathédrale, ayant chanté avec lui, j’ai sur le chemin du retour vers la maison, osé lui dire, ce que je m’exprimais à moi-même clairement pour la première fois : « Papa, ne me demande plus de t’accompagner à la messe parce que je ne crois plus. » Il s’est arrêté et, me regardant d’un air désespéré, il m’a dit simplement : « Si tu crois en autre chose, crois-le vraiment. Sinon, crois comme moi. …. Parce qu’il faut croire pour vivre ! » Nous sommes arrivés à la maison pour le déjeuner. Pour le benedicite, je ne me suis pas signé. Lui seul l’a remarqué. Avant que je ne parte pour Paris, il m’a dit : « Par respect pour tes parents, ne sois jamais franc-maçon. » Je ne l’ai jamais été pour cette seule raison.

Mais que suis-je ? Je suis un agnostique mystique. Pour moi, Dieu n’est pas un personnage, mais une question à laquelle j’ai peur de répondre, car ma réponse serait finie et c’est autre chose que je cherche. Je ne suis pas un « laïc ». Je suis un séculier, respectueux de toutes les croyances et toutes les incroyances. Je n’ai jamais rien dit, ni fait, qui puisse blesser les miens. L’Eglise me pose plus de problèmes que la religion, car je pense que la croyance est une affaire personnelle. J’ai, dans mes actions, favorisé l’école publique sans jamais combattre l’école privée. C’est à l’occasion de cette séparation que j’ai compris le mieux à quel point je ne puis combattre ce que j’ai respecté. Je le garde de quelque façon en moi, tout en ne lui appartenant plus. J’étais récemment reçu par un évêque qui, partant du livre du « Vieil Homme » et d’un propos que j’ai tenu dans sa perspective devant six mille membres du Mouvement Rural de la Jeunesse Chrétienne avait souhaité qu’en présence de peu de témoins, nous ayons un entretien. Nous avons d’abord parlé de l’agriculture, de l’alimentation, de l’environnement, du désarroi des sociétés rurales du monde. Très bon entretien, me permettant sur certains points d’aller plus loin que jamais. À un moment donné, le religieux a croisé les mains et m’a demandé de dire le rôle que, dans mon effort, j’attribuais aux « forces spirituelles ». Saisi de court, j’ai pris le temps de réfléchir et lui ai simplement répondu : « Il faut qu’elles enseignent le sens du sacré. ». C’était beaucoup et pas assez. C’est après coup et peu à peu que j’ai vraiment compris le sens que j’avais donné à ce seul mot. Pour moi, il ne pouvait, il ne peut s’agir du religieux car celui-ci est lié à un corps de doctrine. Non, il s’agissait et s’agira toujours pour moi de valeurs, d’idées, de lieux, d’êtres auxquels jamais, d’aucune façon je ne porterai atteinte, je ne supporterai vraiment que l’on parte atteinte. N’est-ce pas Camus qui parlait ainsi de sa mère ?

Disant ce mot, j’ai exprimé la peur que j’ai de voir la science, l’économie, l’information, la politique, la désinvolture nous conduire à penser que les temps nous autorisent à ne croire en rien. À profaner tout. La vie par exemple. J’ai peur que l’homme ne s’attribue désormais tous les droits sur tout, qu’il pense que la liberté consiste à ne plus connaître de limite. À ne plus rien respecter. Je ne dis pas que peu m’importe ce qu’un être humain respecte pourvu qu’il respecte d’un vrai respect. Et d’abord la vie et les autres. Soi même. La Patrie, oui.

Les ruptures avec le Gouvernement

Appelé par Michel Debré à faire partie du Gouvernement sans appartenir à la majorité, j’ai été tout à fait à l’aise pendant l’essentiel du temps que j’ai passé au Ministère de l’Agriculture. Sauf au moment où le Président a pratiqué la politique de la chaise vide. J’ai, dans l’ensemble, pu faire adopter par un Parlement souvent unanime et j’ai entretenu, avec la majorité et tous les partis politiques, des relations critiques et positives. C’est sur un autre plan que le problème s’est posé : n’appartenant à aucun parti puisque la Gauche Démocratique au Sénat était un rassemblement, j’ai vécu de plus en plus mal l’évolution du parti qui constituait la majorité. Et j’ai publié un trimestriel puis un Manifeste où, sans prendre distance, je disais mes idées personnelles. Ces positions prises suscitaient de l’irritation et j’ai eu, par deux fois, à recevoir des parlementaires de la majorité venus vers moi pour manifester leur irritation, leurs … questions. Je n’appartenais pas à la famille, j’appartenais à une équipe de gouvernement.

Avec qui ai-je rompu ? Avec le parti qui se réclamait du Président. Avec le Premier Ministre. pas avec le Général de Gaulle. Je n’ai jamais été « gaulliste », je demeure « gaullien ». Car j’ai beaucoup appris de ce que je considère l’essentiel de lui. Fidèle aux liens que j’avais avec Michel Debré, gardant une grande considération pour Georges Pompidou que la maladie a empêché de donner sa mesure, je me suis de plus en plus écarté de ceux qui se réclament, souvent par abus, de l’héritage. Mais à quoi bon en faire le procès ?

J’ai écrit un livre intitulé « Le Général indivis », où je dis ce qu’il m’a appris et tente de démontrer qu’il n’appartient à personne. C’est pourquoi le discours que j’ai prononcé avant de voter la censure reste l’acte le plus douloureux de ma vie politique ; il me conduisait, en fait, à m’éloigner de lui. Je n’ai jamais regretté cette décision. Si je ne l’avais pas prise au printemps 68, j’aurais sans doute été appelé à diriger un ministère. J’aurais assisté impuissant au départ du Général de Gaulle et, la passion pour mes tâches aidant, je serais resté au poste qui m’aurait été attribué alors même que rien d’essentiel ne m’attachait à la Cinquième République deuxième manière. Elle n’avait ni l’allure ni les audaces qui avaient caractérisé les temps que j’avais connus. Elle devenait bourgeoise alors que j’avais été séduit par son allure aristocratique. Sa distance d’avec l’argent.

Mais revenant sur ce printemps douloureux, je ne puis m’empêcher de penser qu’après tout je me suis trouvé devant une alternative rigoureuse : ou bien rompre avec le gouvernement auquel j’avais appartenu et auquel me liait un quasi contrat que ses nouvelles orientations trahissaient à plus d’un titre, ou bien rompre avec moi-même en suivant un gouvernement qui, pour des motifs qu’il ne m’appartient pas de juger, s’éloignait chaque jour davantage des objectifs dont Charles de Gaulle demeurait le garant. Allant plus loin, je me demande, aujourd’hui plus qu’alors, si en s’écartant du Général dont il briguait la succession et dont la durée l’encombrait, Georges Pompidou n’a pas ébranlé l’architecture politique dont il se prétendait l’héritier. Architecture dont ses propres héritiers altèrent la rigueur en privilégiant la durée de soi au détriment de la durée d’une certaine idée de la France. En rompant, j’ai moins rompu qu’ils ne l’ont fait et j’ose dire que je suis, plus qu’eux, resté fidèle aux leçons que nous avons reçues.

L’Europe

Militant des premières heures, convaincu que l’Europe n’aura d’avenir et que le monde ne trouvera son équilibre qu’avec une union politique européenne, devenant puissance. Alliée aux Etats-Unis mais substantiellement différente d’eux, entretenant avec la Russie des relations privilégiées de bon voisinage, offrant à la Chine et à l’Inde un interlocuteur puissant mais sans prétention, particulièrement attentive enfin aux problèmes du Tiers Monde dont elle s’engage à accompagner et appuyer le développement, il lui reste à se définir et à se camper droit.

Je considère que l’Union Européenne agit comme si elle voulait rendre impossible sa naissance politique. Elle le fait en intégrant, par son élargissement sans mesure, des pays qui ne peuvent partager sa vision du monde, des pays qui n’ont pas la même civilisation. Elle le fait en ne se définissant pas comme une réalité spécifique et clairement autonome, libre alliée des Etats-Unis. Elle le fait en cherchant à se doter d’une constitution bancale sans s’être mise d’accord avec elle-même sur la définition de l’être international qu’elle prétend être. Elle le fait en demeurant une non puissance, un « être politique non identifié ». Elle le fait en ne se mettant pas en mesure de jouer, dans le monde, un rôle de puissance capable d’être le cinquième membre d’un Directoire du Monde au même titre et avec les mêmes atouts que la Chine, les États Unis, l’Inde et la Russie. Elle le fait, voici peut-être l’essentiel, en ne me demandant pas, en n’exigeant pas assez du jacobin que je suis : en me permettant d’être citoyen de l’Union Européenne sans rien changer, ou presque, à ma manière bien française de vivre mon appartenance et ma citoyenneté. Elle le fait en ne changeant rien à ma manière d’être un être politique.

Je ne militerai plus pour elle. Je voterai pourtant la constitution, car j’espère que, dans l’Europe démesurément élargie, se constituera un groupe homogène et fort qui assumera la responsabilité nécessaire à l’équilibre du monde. Dans les domaines qui sont les miens, je travaillerai pour que soient tenus les engagements qui ont été pris à l’égard des nouveaux membres. Je le ferai, car chercher aujourd’hui le mieux dans le rejet de la constitution, c’est handicaper l’avenir, y compris celui du noyau dur que j’appelle de mes vœux. Ainsi le veut la politique où, parfois, le mieux est l’ennemi du bien.

S’agit-il d’une rupture ? Plus encore, sans doute, du refus de la médiocrité où patauge l’Europe. Il s’agit du refus de dépouiller la France de ses attributs politiques au profit d’un magma incertain et impuissant qui privilégie la mondialisation et se refuse à l’affirmation politique de lui-même.

Le Parti socialiste

Commentant en 1992 mon livre « Persiste et Signe », Claude Estier m’a qualifié de « inclassable et insupportable ». Pour le remercier, je lui ai demandé si j’étais inclassable parce qu’insupportable ou insupportable parce qu’inclassable. Il ne m’a pas répondu. J’en suis toujours là.

C’est vraiment que j’ai en 1974 adhéré au parti Socialiste. J’y ai beaucoup travaillé. J’y ai présenté un rapport sur la réforme de l’éducation. A la demande de sa commission compétente et sans débat, il n’a pas été distribué parce qu’il introduisait trop de nouveautés. J’ai fait des campagnes électorales avec des camarades, avec passion. Ces camarades me disaient une manière de penser, de vivre, de militer, de travailler, d’être qui m’a profondément attaché. J’ai participé à des réunions de sections, de fédérations, deux fois au Congrès. J’y ai assisté à des débats sur des actions immédiates et à des affrontements de motions où l’analyse sémantique l’emportait sur l’analyse politique et plus encore sur le projet dont les militants-citoyens ont besoin. A la limite, je l’avoue, je ne comprends rien à cet appareil, à son mode de fonctionnement, à l’étalage de ses querelles, à la guerre de chefs qui semble y prévaloir. Je n’ai plus renouvelé ma carte. Je demeure fidèle aux idées qui le fondent ; je voterai, sans lassitude, pour ses candidats et ses positions. Pourquoi ? parce que dans le monde tel qu’il est, dans la France qui se cherche, il représente notre seule chance d’avoir un jour une politique qui devienne le médiateur entre l’économique et la société. La seule chance que nous ayons de construire une authentique démocratie où la liberté individuelle et le bien commun s’associent, où l’instant et la durée soient en relation dialogique. Le chemin sera long.

La politique

Pour répondre à mes petits enfants, je vais désormais me consacrer à la tâche la plus difficile que j’aie jamais abordée. Il me faut répondre à leurs deux questions : « Grand-Père, mais qu’est-ce qui t’intéresse dans la politique ? » et « Grand-Père c’est quoi la politique ? » Sans doute y décrirai-je le domaine, l’activité, les tâches et responsabilités que partagent toutes les formations mais, scrutant l’avenir, j’essaierai de dire ce que la politique devrait être dans les temps que nous vivons. Fidèle à ma méthode, je ne partirai pas de ce qui existe mais des besoins qu’il nous faut satisfaire. Entre Bien Commun, Pouvoir et Jeux, entre Institutions et Société Citoyenne, j’essaierai de dire ce que le Politique et la politique devraient devenir, car, à mes yeux, « il ne peut rien sans elle, elle ne vaut rien sans lui ».

J’articulerai les idées qui constituent tout à la fois le noyau de mes certitudes et l’essentiel de ma recherche.

  1. Tout en se servant de la politique, l’économie s’est durablement détachée d’elle. Elle est en passe de dominer le monde.
  2. Telle qu’elle se pratique et telle qu’elle est perçue, la politique est devenue un jeu et les citoyens électeurs en sont les témoins désabusés. Ainsi ne renaîtra-t-elle pas d’elle même.
  3. Seule la société, être à venir, peut créer les conditions de sa renaissance en confrontant sa propre dynamique à la dynamique de l’économie.
  4. Ainsi l’avenir ne peut se limiter aux conquêtes sociales, il est dans la libération et la constitution de la société comme réalité dynamique, autonome, exigeante.
  5. Le politique étant le médiateur entre économie et société, son pouvoir sera fondé sur sa médiation et non sa médiation sur son pouvoir.
  6. Ne se contentant pas de voter, chaque homme, donc tous les citoyens doivent devenir les accoucheurs et les éleveurs de la société. Ainsi viendra la démocratie. Ainsi, dans sa diversité et dans la durée, la société s’épanouira-t-elle et prendra-t-elle sa part de responsabilité. La plus signifiante.

Séminaire 1994-1995 : « Citoyenneté, éthique et politique »

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