La lettre
Lettre n°18 - janvier 2000
Les crimes contre la Tchétchénie
Indignation

Depuis trois mois, l’offensive extrêmement violente de l’armée russe contre la Tchétchénie touche d’abord les civils, comme en atteste le lancement de scuds , de missiles sol/sol contre des espaces civils (un seul tir sur un marché à Grosny : deux cents morts). Ce seul usage de l’artillerie lourde qualifie la criminalité politique en jeu dans cette agression : il s’agit de crimes contre l’humanité et non pas d’une lutte contre des terroristes. Mais les guerres modernes nous ont appris qu’il est très difficile de prendre une ville défendue par ses habitants. La résistance en cette fin de siècle est urbaine, car les redoutables technologies modernes en matière de bombardements s’arrêtent là où commence la réalité d’un front et la nécessité du corps à corps.
Les responsables du Kremlin ont été « bluffés » par la stratégie de l’Otan au Kosovo et tentent de la mimer. Poutine, devenu le principal personnage, prend même la pose de la modernité et, dans sa télévision de propagande, s’applique à montrer qu’il prend soin des populations civiles. Or, les témoignages concordent : les couloirs ouverts aux réfugiés sont régulièrement bombardés et des atteintes gravissimes aux droits de l’homme sont quotidiennement perpétrés. Cette guerre continue, en quelque sorte, ce que Milosevic a commencé en Europe, de façon moins masquée et en fonction d’une idéologie moins spécifique, au nom de « l’honneur » et de la grandeur « retrouvée » après « l’humiliation » de ces dix ans de post-communisme foireux de la nation russe. Elle s’en prend à ceux qui, en temps de paix, sont déjà écrasés par le système, à ceux qui souffrent le plus des décisions venues d’en haut, parce qu’ils ne sont pas dans les nomenklaturas ou dans les maffias. Ce sont eux qui, dans les camps de réfugiés, n’ont pas de relations pour partir, se tirer, s’en tirer. Ces guerres de fin du millénaire conjuguent modernité technologique et mépris radical, social, racial, sur une incommensurable indifférence de la personne humaine.

Quels enjeux pour le pouvoir russe ?

Des pipe-lines passent par la Tchétchénie, les enjeux économiques sont réels. Mais on ne peut pas dire qu’une guerre est causée uniquement par des données économiques. Le gâchis financier qu’elle crée dans les conditions technologiques qui sont les nôtres, l’interdirait, si on s’en tenait à une simple logique économique. En fait, des raisons très anciennes ressurgissent. L’existence de royaumes, de populations, de nationalités différentes à sa périphérie-est, a toujours dérangé l’empire russe depuis Catherine II, comme elle a dérangé Staline. Aujourd’hui, elle continue de déranger le pouvoir russe, parce qu’il a du mal à les maîtriser. Une culture politique très particulière se transmet parmi les premiers cercles du pouvoir au Kremlin comme ailleurs. Lorsqu’ils contemplent une carte de géographie représentant leur espace national, impérial, « leurs terres » , leur regard parcourt « le monde » et l’embrasse, l’étreint sur le papier ; la frontière est une peau, y toucher est une tache, une souillure, une blessure, l’agrandir devient un gain d’amplitude virile. Pendant la guerre en Bosnie (1992-1995), les dirigeants serbes à Pale passaient leur temps à regarder les cartes, de nombreux journalistes en témoignent. La carte « sous les yeux » permet l’incarnation géographique de l’idée de puissance nationale aux yeux même du puissant politique, et la terre du pays devient la chair même du chef penché sur cette même carte. « L’honneur » alors peut être « retrouvé » imaginairement dans l’action d’une guerre post-coloniale, déshonorante pour l’armée qui la fait, une guerre d’assassins et d’agression.
La Tchétchénie se trouve dans les confins montagneux. Elle représente, pour le Kremlin, un danger permanent au sein de cette culture politique archaïque qui fonctionne au cœur des cercles de pouvoir, comme au temps de Catherine II. Ainsi le pouvoir central russe continue comme « depuis toujours » un rapport de domination coloniale, économique, culturelle, on peut même dire raciste avec la Tchétchénie et tout son versant caucasien. A Moscou, le délit de faciès s’accroît actuellement, et il ne faut pas avoir une tête de Caucasien.
Mais le jeu politique est différent aujourd’hui ; c’est celui de la tragédie du post-communisme. L’appareil qui régnait auparavant se scinde, se divise, se partage les biens de l’etat et il abandonne le vieux langage du marxisme usagé, pour s’approprier un nationalisme imprégné de valeurs viriles (« l’honneur » défini par la capacité à tuer), sans culture métis, sans poésie, sans humour. Une clique de haut-vol, le « gratin » de la vieille nomenklatura, s’est mariée au monde maffieux et a confisqué les sommes faramineuses que les pays occidentaux ont envoyées pour aider à la reconstruction, à la pacification et à la démocratisation. La guerre intervient donc dans ce cadre politique nouveau, lorsque ceux qui décident les guerres réfléchissent aujourd’hui aux effets que ces décisions fabriquent dans l’opinion de l’électeur. Comme il n’est plus possible désormais de truquer les élections à un degré massif, il faut fabriquer le consentement du plus grand nombre, à Moscou comme à Belgrade et à Alger. Les deux bombes qui ont éclaté à Moscou et dont on comprend qu’elles aient pu traumatiser la population, ont eu un effet tragique : elles ont renforcé l’unité nationale. Là aussi, il faut se poser la question : « Qui tue ? »
La Tchétchénie est donc l’ennemi imaginé, construit depuis deux cents ans. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de bandits en Tchétchénie, qu’il n’y a pas d’intégristes terrifiants, qu’il n’y ait pas eu cette industrie atroce des prises d’otages qu’on monnaye, des coutumes cruelles, mais que fait-on contre les attentats ? Certainement pas la guerre ! Au lieu de mener un travail de pacification, de mettre en place une police compétente, cette guerre atroce légitime les pires crimes. La propagande invente un ennemi épouvantable qui n’existe pas encore et la mort de combattants héroïques justifie les pires intégrismes. Cette guerre témoigne d’un mépris total de la vie. Certes, il n’existe pas de projet russe clairement théorisé d’extermination des Tchétchènes, mais le bombardement de civils par un missile sol/sol sur un marché ou une cohorte de réfugiés est un carnage de type nazi, qu’on le veuille ou non. Soyons clairs : il ne s’agit pas de comparer historiquement des faits qui n’ont rien à voir, mais, sur le terrain et du point de vue des morts, il y a crimes contre l’humanité aussi en Tchétchénie. Mais cette guerre actuelle, qui est le produit d’un renouveau post-moderne d’un nationalisme guerrier et du mépris stalinien de l’être humain, fondé sur la construction perverse du mensonge politique, est comme abrasée de justifications théoriques compliquées. Le pouvoir russe est chez lui, point à la ligne, et le souvenir de sa puissance « humiliée » est l’argument du crime aux yeux de tous, y compris des témoins étrangers.

Sommes-nous condamnés à l’impuissance ?

Oui, si l’on définit la puissance par la guerre. On ne peut pas menacer le pouvoir russe, comme on a menacé la féroce petite Serbie. L’idée, émise par certains, de demander à l’Otan d’aider les Tchétchènes n’est pas sérieuse. Mais on devient impuissant vraiment, lorsqu’on pense qu’on l’est. Si les décideurs politiques voyaient sur leurs écrans plus de cent mille manifestants dans les grandes capitales d’Europe, si les habitants de Grosny en apprenaient la nouvelle dans les caves, si les intégristes extérieurs en prenaient l’immense gifle adressée à eux aussi, quelle force des citoyens sans pouvoir, quel poids donné à une immense parole non formulée ! Assez, assez de ces désastres politiques où les crimes les plus massifs et atroces pensables emportent au paradis le criminel, assez d’impunité pour ces types-là ! Les désastres naturels nous suffisent pour éprouver la précarité de la vie humaine, car nous ne voulons pas envahir la carte du monde, car nous voulons surtout « le repos dans l’aisance » (Benjamin Constant), rage du tyran, enfer du pervers, dignité du pauvre. Le vrai repos, celui du rêve éveillé d’un fonctionnement collectif juste et pacifique, à tous les niveaux, autant que faire se peut.

Véronique Nahoum-Grappe, chercheur en sciences sociales

Sommaire de la lettre n°18 - novembre 2000


© Club Politique Autrement


[Haut de la page]     [Page précédente]