Air du temps
Vu au Mucem, à Marseille

Le Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée), à Marseille, présente des objets artisanaux de siècles antérieurs (charrues, battage du blé, norias,...) : c’est intéressant. Mais le « concept » global est affligeant. La juxtaposition des objets d’origines géographiques et même d’époques différentes a pour seul but de démontrer que la Méditerranée est un monde commun, un point c’est tout.
Des cruches en terre utilisées par les paysans pour se rafraichir, venant d’Italie, d’Espagne ou d’Égypte, se ressemblent en effet. Au bout de cette salle d’objets artisanaux, juste à côté de la porte de sortie, une maquette (2 mètres environ) représente... un porte-conteneurs des années 2000, portant visiblement l’inscription CMA CGM qui se trouve être le 3e groupe mondial de transport maritime en conteneurs et qui a son siège dans une immense tour ultra moderne à Marseille. Que fait cette maquette ici ? Rien ne l’indique, pas le moindre petit cartel. Une jeune animatrice du Mucem accompagnant un groupe de jeunes élèves d’une école primaire leur dit : « C’est un bateau qui servait autrefois au transport de la nourriture ». Je ne suis pas intervenu mais j’ai bondi en entendant cette énormité. Elle aurait pu (hors-sujet comme la maquette elle-même) expliquer très simplement le principe de ce transport (route, fer, mer) qui est plutôt un symbole de la mondialisation des échanges et n’a rien à voir avec la... culture méditerranéenne.
Salle suivante on arrive sur un vaste espace consacré à Jérusalem (« les trois religions monothéistes »). Maquettes de la ville, vidéos, photos sont bien faites. Mais en suivant le parcours, on arrive brutalement à la République de Venise (deux gravures) et, à côté, une impressionnante guillotine taille réelle. Puis on tombe alors sur deux tableaux : « fusillade d’anarchistes à Barcelone en 1894 » et « une exécution capitale au bagne de Saint Laurent du Maroni, Guyane française ». Et c’est tout pour l’Europe. On a beau chercher, rien de plus. Le nom même du musée est donc une pure escroquerie. À proximité, un panneau cite les « printemps arabes » comme « avancée de la démocratie ». Sur ce sujet l’Europe n’est présente que par des exécutions ! Mais il n’est nulle part question d’esclavage, de lapidation, de charia... Ce n’est pas la « Méditerranée ».
À un autre étage, une exposition temporaire est intitulée « Splendeurs de Volubilis - bronzes antiques du Maroc et de Méditerranée ». Cette ville antique, en effet située au Maroc, montre tout simplement l’extension de l’empire romain. Comme Palmyre en Syrie, Jerash en Jordanie, Ephèse en Turquie... Mais pour la démonstration du musée il faut que ce soit « marocain » et non « romain » Ces magnifiques bronzes ne sont pas plus « marocains » que le pont du Gard et le théâtre d’Orange ne sont « français ».
Une telle distorsion de l’histoire est un exploit. Dehors, je saisis au passage trois mots d’une animatrice du musée parlant à un groupe du 3e âge très... « européen » : « Ce musée c’est pour eux... », « eux », c’est à dire ceux du sud de la Méditerranée. Mais d’après ce que j’ai pu voir du public international, « ils » ne le visitent pas...

Jacques Merle (juin 2014)


[Haut de la page]     [Page précédente]