La lettre
Lettre n°21 - novembre 2000
Regards sur la Palestine

Depuis 1994, la ville de Belfort a engagé une coopération avec la ville d’Hébron en Palestine qui s’est traduite par la construction d’un terrain de football et des chantiers de jeunes. Des échanges de cadres communaux sont organisés régulièrement et une coopération inter-hospitalière est en cours de réalisation. C’est dans le cadre de ces actions qu’Etienne Butzbach, adjoint au maire de Belfort, s’est rendu en Palestine, à plusieurs reprises entre 1994 et 1997. Il y est retourné tout récemment, en avril et en juillet derniers, et il nous a semblé intéressant de lui demander son témoignage sur la vie dans la territoire.



Lorsque j’ai découvert la Palestine à Gaza, en 1984, la première chose qui m’a frappé, c’est cette proximité des uns avec les autres et cette confrontation constante que l’on sent entre deux univers. L’ensemble de ces territoires constitue un très petit pays. Gaza est à 70 kilomètres de Tel Aviv au nord et d’Hébron à l’est. Entre Gaza et Jérusalem, il y a à peu près 80 kilomètres, soit une heure et demie en voiture. Les deux peuples, israélien et palestinien, sont condamnés à vivre ensemble dans cet espace réduit et ils n’ont d’autre solution que de coopérer. De plus, la démographie beaucoup plus forte chez les Palestiniens est un élément qui pèsera lourd dans les années à venir.
En 1994, il existait un grand espoir, même si certains comparaient déjà la nouvelle situation à celle des Bantoustans dans l’Afrique du sud, même s’il ne s’agissait encore que de confettis territoriaux et non pas d’un véritable État. La bande de Gaza passait enfin sous autorité palestinienne.

Ce qui a changé depuis 1994

Sous l’occupation israélienne, à part les soldats israéliens, on ne voyait pas d’étrangers à Gaza. Aujourd’hui, tout le front de mer a été bâti, des hôtels reçoivent les voyageurs qui sont dans la majorité des arabes israéliens profitant de leurs congés. De nombreux commerces sont ouverts. La plupart de ces investissements ont été réalisés par une diaspora disposant de moyens financiers importants, et dont certains membres sont revenus au pays. Mais beaucoup ont été découragés dans leur souhait de se réinstaller en Palestine à la suite du blocage du processus de paix dès 1996.
J’ai pu constater au cours de ces dernières années la mise en place d’un embryon d’État, d’une administration, d’une police, de services publics de base comme la voirie. Une loi votée en 1995 a instauré des collectivités locales, des pouvoirs locaux. Un ministère des collectivités locales a été créé, qui dispose de bureaux à Jéricho, à Ramallah, à Gaza. Un organisme est chargé des questions de développement et gère en particulier les fonds internationaux. On peut dire que de véritables politiques ont commencé à voir le jour et qu’un certain nombre d’actions ont été engagées.
Cependant, même si des éléments d’administration ont été mis en place, on ne peut pas parler d’État en tant que tel. La présence des Israéliens se fait encore sentir dans tous les domaines. Des élections ont eu lieu pour constituer le parlement. Par contre, en ce qui concerne les collectivités locales, il existe un vrai problème. Les élections locales n’ont pu être organisées à cause de l’occupation.
Comment faire vivre une démocratie, lorsque l’armée d’occupation est toujours là, omniprésente ? Cela n’exonère pas les Palestiniens de leurs responsabilités concernant certains dysfonctionnements et il faut se garder de tout angélisme. Des réseaux claniques et familiaux confisquent souvent le pouvoir local et c’est vrai que la corruption existe à de nombreux niveaux. Mais comment permettre le développement de la démocratie, quand tous les jours on dénie aux gens les droits les plus élémentaires ? Comment leur permettre de prendre en main leur destin sur des décisions élémentaires, quand ils sentent qu’ils n’ont pas de réelles capacités de développement ? Hébron est une cité dynamique qui fourmille d’entrepreneurs, mais comment mobiliser les capitaux, comment trouver des terrains pour développer des entreprises, lorsque les décisions essentielles sont soumises au bon vouloir d’un occupant qui peut à tout moment vous empêcher d’agir ? On ne peut comprendre les blocages de cette société, sans prendre en compte le fait qu’il s’agit d’un pays qui reste sous la tutelle israélienne.
Le peuple palestinien appartient à l’élite du monde arabe et, dans sa relation forcée avec la société israélienne, il a été obligé de se confronter avec ce que sont des institutions démocratiques modernes. Les élections, la libre entreprise, le modernisme en œuvre en Israël ont constitué une référence pour nombre de Palestiniens. Mais encore faut-il que les conditions soient réunies pour qu’ils puissent accéder pleinement à l’expression de la modernité démocratique.

Une situation intolérable

Paradoxalement, de nombreux Palestiniens vivent la situation depuis 1994 comme une régression par rapport à la période antérieure. Ainsi, avant 1994 près de quatre-vingt mille Gazaouis allaient travailler en Israël. A partir de cette date, ce nombre a considérablement diminué et actuellement il doit en rester moins de vingt mille qui sont autorisés à passer, lorsqu’un blocus total n’est pas décrété, ce qui pose d’énormes problèmes d’emploi.
Traditionnellement, les Gazaouis vivaient de l’agriculture, des agrumes en particulier, car la terre littorale est riche comme dans tout le bassin méditerranéen. Mais les colons ont accaparé les terres les plus intéressantes et de plus en plus de familles ont dépendu de ce que rapportaient ceux qui allaient travailler en Israël, ou de la sous-traitance qui permettait à de nombreux ateliers de fonctionner. De fait, l’économie de ce territoire a toujours été très liée aux commandes israéliennes. Avec le blocus, elle a subi un coup d’arrêt terrible. Les embauches dans la nouvelle administration palestinienne n’ont pas suffi à compenser ces déficits.
Le blocus mis en place par les Israéliens, c’est d’abord le verrouillage des check-points et une régulation plus ou moins drastique, selon l’état de crise, des personnes autorisées à aller travailler en Israël. De plus, la bande de Gaza est coupée de la Cisjordanie. Or, les accords d’Oslo garantissaient à terme la circulation entre les territoires, comme devrait le permettre par exemple la route qui relie Hébron à Gaza. Mais ce « passage protégé » n’est ouvert que de façon épisodique.
Ce blocus a été mis en place après le début de l’application des accords d’Oslo en 1994, dès les premiers attentats. La majorité de la population palestinienne est ainsi assignée à résidence et ne peut plus quitter son territoire, même pour aller à Jérusalem ou en Cisjordanie.
En 1997, nous avons été obligés de scinder en deux un séminaire du fonds de coopération décentralisée pour la Palestine afin de permettre à tous les élus d’y participer ; une partie s’est tenue à Ramallah pour les maires de Cisjordanie, et l’autre à Gaza. Ces entraves constantes à la circulation constituent l’un des aspects les plus insupportables de la situation depuis 1994. De nombreux Palestiniens sont enfermés dans les territoires : dans la bande de Gaza au sud-ouest de Tel-Aviv, en Cisjordanie à l’est, dans le territoire d’Hébron au sud, dans la partie est de Jérusalem, et puis dans les villes du nord, Naplouse, Djénine, Tulkarem...

La question des colonies

Entre 1994 et 1997, j’étais relativement optimiste. Trois questions importantes restaient à résoudre : les colonies, Jérusalem et la question des réfugiés. Aucun des ces problèmes n’est encore résolu. Certains se sont aggravés. La multiplication des colonies sur les collines, autour des collectivités palestiniennes, est l’une des causes de l’exaspération des Palestiniens. A l’époque, en 1994, certains responsables israéliens avec lesquels j’ai eu l’occasion de discuter considéraient qu’il était relativement simple de trouver une solution à ce problème. Même si elles regroupaient cent cinquante mille personnes, le retrait des colonies était envisageable.
Depuis, ces colonies n’ont cessé de se développer, de nouveaux lotissements sont apparus, sortes de HLM de luxe, construits avec le soutien des autorités israéliennes et de l’armée, sur des terrains le plus souvent spoliés, même s’il est exact que certains ont été vendus par des Palestiniens. Toutes ces colonies se trouvent dans les limites territoriales de ce qui devrait être le futur État palestinien. Leur implantation, soutenue et financée par l’État d’Israël, est une arme politique pour contrôler les axes stratégiques, elle fait partie d’une politique gouvernementale. Certaines se situent sur les collines, d’autres à l’intérieur des enclaves urbaines. J’ai eu l’occasion d’en visiter une, près du quartier où a été tué le jeune Mohamed.

Humiliations quotidiennes

On sort d’un bâti très serré où se trouvent les camps de Palestiniens - aujourd’hui en dur parce que les gens ont construit comme ils le pouvaient -, et après un carrefour, on découvre brusquement, sur deux cents mètres, un camp fortifié dans lequel vivent entre trois cents et quatre cents colons. Cette colonie est ceinturée par une muraille percée de meurtrières et surmontée de miradors. Quand nous sommes passés en juillet, une famille palestinienne venait de se faire tuer par des colons, sur cette route centrale qui relie les deux extrémités de Gaza. La seule présence de ces colonies est vécue comme une provocation.
A Hébron également, au sein de la vieille ville, pas plus de deux cents colons vivent dans des immeubles qui jouxtent les maisons palestiniennes et ils sont défendus par plusieurs centaines de soldats. Les rues où circulent des milliers de palestiniens sont couvertes par des grillages, car les colons jettent de leurs fenêtres des bouteilles et des détritus pour harceler la population. La situation est insupportable. Le marché aux légumes a été fermé à cause de provocations quotidiennes auxquelles les gamins étaient parfois tentés de répondre. J’ai visité cet été les appartements restaurés par le comité de rénovation de la vieille ville d’Hébron qui multiplie ses efforts pour que le centre ne soit pas abandonné par des habitants soumis en permanence aux vexations de l’armée israélienne et des colons. A l’époque, les Israéliens maintenaient la pression sur Hébron, parce que la ville constituait pour eux le dernier verrou avant Jérusalem et qu’ils refusaient de lâcher quoi que ce soit sur Jérusalem.

Risques de guerre

A mon retour en juillet dernier, il était clair pour moi qu’il allait y avoir la guerre, à cause de cette situation de blocage. C’est Israël qui tient dans ses mains la possibilité de faire avancer la paix. C’est toujours le plus fort qui doit faire les gestes d’apaisement. Le faible ne peut que subir l’agenda du plus fort.
Je suis revenu complètement catastrophé, parce que j’avais le sentiment que l’exaspération était à son comble chez les Palestiniens et que les dirigeants israéliens étaient tentés de chercher dans la guerre la solution à la crise politique grave que traverse leur pays. Je crains que les partisans de la paix ne soient devenus minoritaires en Israël et qu’une majorité souhaite la guerre à présent. L’assassinat d’Isaac Rabin a été une catastrophe. C’était en Israël le seul dirigeant capable de maintenir le délicat équilibre indispensable entre les forces en présence. Il avait compris que la construction d’un État palestinien constituait un passage obligé.
Aujourd’hui, la médiocrité du personnel politique, le poids des faucons et de tous ceux qui tirent bénéfice de la guerre en Israël me rendent très pessimiste, d’autant plus que les seuls en mesure d’agir sur la situation, les Américains, ont été incapables de le faire. Lorsqu’on laisse s’emballer une situation, comme aujourd’hui, on risque d’atteindre le point de non-retour. Et pourtant, il n’existe pas d’autre alternative viable et durable à long terme que la paix et la coopération dans cette région.

Etienne Butzbach

Sommaire de la lettre n°21 - novembre 2000


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