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« Liberté pour l’histoire » communique

Mémoire d’un enfant juif

(15 février 2008)

L’association Liberté pour l’histoire réprouve la décision du président de la République, après celle si contestable sur la lecture obligatoire de la dernière lettre de Guy Môquet, de faire « parrainer la mémoire » d’un des 11 500 enfants juifs de France victimes de la Shoah, par des élèves de CM 2 à partir de la rentrée 2008.
Quelque respectable que soit l’intention, cette initiative se heurte à de fortes objections :
1- Le caractère contraignant de cette injonction de mémoire. Elle substitue une démarche purement émotive à un apprentissage critique de l’histoire qui demeure le premier devoir des éducateurs.
2 - Indépendamment du fait que nul ne sait ce que peut vouloir dire « parrainer une mémoire », est-il raisonnable d’en faire assurer la charge par des enfants de neuf ou dix ans, sans mesurer l’effet psychologique d’une pareille mise en demeure ?
3- La Shoah est un événement unique dans l’histoire. Mais la place ainsi accordée aux victimes juives, à l’exclusion de toutes les autres, risque d’être mal comprise. Mesure-t-on l’embarras des enseignants à appliquer pareille prescription face à des classes d’enfants aux filiations les plus diverses ?
Cette annonce improvisée et en définitive dangereuse nous paraît relever de ce courant de repentance que le président de la République avait paru vouloir condamner. Ne risque-t-elle pas en outre d’avoir l’effet absolument contraire au but visé ?

Génocide arménien

Communiqué de « Liberté pour l’Histoire » du 12 octobre 2006

La France est engagée dans un processus accéléré de lois établissant des vérités d’Etat sur le passé. Alors même que le Président de la République a déclaré que « ce n’est pas au Parlement d’écrire l’histoire », le vote, aujourd’hui, d’une nouvelle loi sur le génocide arménien constitue une véritable provocation. Si profond que soit le sentiment de solidarité que nous éprouvons pour les victimes de l’histoire, nous élevons une protestation solennelle : cette nouvelle loi s’inscrit dans un mouvement rapide d’appropriation de l’histoire par des mémoires particulières et de recul des libertés démocratiques.
En repoussant un amendement qui visait au moins à préserver de la censure et de la répression « la recherche universitaire et scientifique », l’Assemblée nationale vient d’ôter le masque : ce ne sont pas d’éventuels « troubles à l’ordre public » qu’elle entend empêcher par ces lois, c’est bien la recherche universitaire et tous les enseignants qu’elle veut, sous peine d’amende ou de prison, soumettre aux vérités officielles qu’elle édicte. Les historiens se trouvent ici en première ligne d’un combat qui intéresse tous les citoyens et met en cause la possibilité pour chacun d’accéder à la connaissance et au libre examen. Ce sont bien les libertés de pensée et d’expression qui sont menacées.
De même que l’article 4 de la loi de février 2005 relatif à la colonisation, récemment abrogé, la loi relative au génocide arménien est contraire à notre Constitution et aux principes généraux du droit. C’est pourquoi, si le Sénat devait confirmer le vote de l’Assemblée, nous demanderions au Président de la République de saisir le Conseil Constitutionnel, gardien de la Constitution et des libertés, pour qu’il annule la loi du 29 janvier 2001, modifiée par la loi adoptée le 12 octobre 2006 par l’Assemblée nationale.


Génocide arménien

Communiqué de René Rémond et du bureau de l’association « Liberté pour l’histoire » du 21 mai 2006

« Nous prenons acte de l’ajournement du débat sur l’article de la loi de mai 2006 proposant des sanctions dans le cadre de la négation du génocide arménien. La menace n’est cependant pas écartée. Nous persistons à considérer cette initiative comme injustifiée et pernicieuse.
Après toutes les mises en garde venues du président de la République, des présidents des deux assemblées et des groupes parlementaires, pareille initiative prend valeur de provocation, contre laquelle nous nous élevons avec détermination.
Avec l’aide de tous les historiens, chercheurs et enseignants, conscients du danger de pareille dérive, nous sommes résolus à poursuivre notre action collective pour la LIBERTE DE L’HISTOIRE. »


Loi Taubira

Communiqué de « Liberté pour l’histoire » du 8 mai 2006

Quarante députés UMP demandent au Président de la République « le déclassement » de l’article 2 de la loi du 23 mai 2001, dite loi Taubira, « tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité », article qui stipule notamment que « Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent... ». Ces députés l’exigent au nom du « parallélisme des formes et soucis d’égalité de traitement », après le déclassement, le 31 janvier, de l’alinéa 2 de l’article 4 de la loi dite Mekachera qui enjoignait aux chercheurs d’accorder « à l’histoire de la présence française outre-mer la place qu’elle mérite » et aux enseignants d’évoquer dans leurs cours « le rôle positif de la présence française outre-mer », notamment en Afrique du Nord.
Les signataires de l’appel « Liberté pour l’Histoire », soutenu par près de 700 enseignants et chercheurs, regroupés désormais en association, avaient déploré que les responsables politiques aient pu voter et promulguer des lois mémorielles proclamant des vérités officielles, bridant la liberté d’expression, risquant de provoquer des affrontements ou surenchères de mémoires et d’instrumentaliser les enseignants, pris en otages. Ils avaient demandé le toilettage d’articles des quatre lois mémorielles (la loi Gayssot contre le négationnisme, la loi sur le génocide arménien, la loi Taubira, la loi Mékachéra). Encore faudrait-il que ce toilettage nécessaire se fasse dans un climat serein, exempt de précipitation, de règlements de comptes partisans et, a fortiori, de calculs électoralistes. Ce qui ne paraît nullement le cas. Mais les signataires tiennent aussi à réaffirmer que, puisqu’il incombe bien à la représentation nationale d’attribuer aux victimes des compensations symboliques ou financières, ou d’instituer des commémorations, la journée nationale commémorant les traites négrières, l’esclavage et leur abolition en France leur paraît particulièrement bienvenue.


Plainte contre Olivier Pétré-Grenouileau

Communiqué de « Liberté pour l’histoire », 4 février 2006

« Le Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais vient d’annoncer qu’il retirait sa plainte « pour révisionnisme » déposée contre Olivier Pétré-Grenouilleau, historien et universitaire, auteur des « Traites négrières ». Cette plainte, qui prenait appui sur la loi du 19 mai 2001, aurait, de façon tout à fait inadmissible, transformé un historien reconnu par ses pairs, sur le plan national comme international, pour l’excellence de son travail scientifique, en otage « politico-mémoriel ». Les 600 signataires de l’appel « Liberté pour l’histoire » prennent note avec satisfaction de cette sage décision, déplorant les préjudices de toute nature subis durant sept mois par Olivier Pétré-Grenouilleau.
Reste que les lois mémorielles comportent toujours des articles qui continuent à représenter une menace pour le libre exercice de la recherche et de l’enseignement de l’histoire à tous les niveaux et la libre expression scientifique de l’histoire. C’est pourquoi les signataires de l’appel n’entendent pas relâcher leur vigilance. L’acquis constitué par le retrait de la plainte en question les incite, au contraire, à poursuivre leur action et à l’inscrire dans la durée. C’est le sens donné à l’association « Liberté pour l’histoire » qu’il viennent de créer et qui est présidée par le professeur René Rémond. Cette association s’appliquera à défendre les chercheurs et enseignants d’histoire qui sont ou seraient poursuivis au titre des lois mémorielles ; lois qui, en tout état de cause, devraient être révisées. A ce propos, elle tient à dire fermement qu’elle prendra garde à éviter les pièges tendus par ceux qui, travestissant l’histoire, nient la réalité de la Shoah. »


La connaissance historique est une exigence démocratique

Communiqué de « Liberté pour l’histoire » du 30 janvier 2006

Les mémoires sont plurielles, fragmentées, le plus souvent passionnelles et partisanes. L’histoire, elle, est critique et laïque : elle est le bien de tous. C’est précisément pour préserver la liberté d’expression et garantir le droit pour tous d’accéder à la connaissance des acquis historiques résultant d’un travail scientifique libéré du poids des circonstances, que les signataires s’élèvent contre la proclamation de vérités officielles, indignes d’un régime démocratique.
Refusant d’entrer dans des polémiques stériles, les signataires de l’Appel « Liberté pour l’histoire », tiennent cependant à affirmer que, contrairement à des allégations récentes, aucun d’entre eux n’a jamais prétendu que l’histoire était la propriété exclusive des historiens. Bien au contraire. René Rémond, Président de l’association « Liberté pour l’histoire », vient de souligner, dans le dernier numéro de L’Histoire, que cet Appel « demande la liberté pour l’histoire : pas pour les historiens ». L’histoire ne leur appartient pas : pas plus qu’aux politiques. Les mémoires sont plurielles, fragmentées, le plus souvent passionnelles et partisanes. L’histoire, elle, est critique et laïque : elle est le bien de tous. C’est précisément pour préserver la liberté d’expression et garantir le droit pour tous d’accéder à la connaissance des acquis historiques résultant d’un travail scientifique libéré du poids des circonstances, que les signataires s’élèvent contre la proclamation de vérités officielles, indignes d’un régime démocratique. Qu’ils soient chercheurs, enseignants, les historiens exercent une fonction dont ils savent qu’elle leur crée plus de responsabilités que de droits. Aussi les motivations des signataires ne sont-elles nullement corporatistes. S’ils ont rappelé que ce n’était pas aux parlementaires d’établir la vérité en histoire, c’est par référence à une règle juridique imposée par la constitution, à un impératif scientifique de recherche critique et à une exigence civique.
our l’heure, les signataires de l’Appel « Liberté pour l’histoire » (qui a reçu à ce jour l’assentiment de près de 600 enseignants-chercheurs et chercheurs, français et étrangers) prennent note de la décision du Président de la République de saisir le Conseil constitutionnel en vue du déclassement d’un alinéa de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 (et non de l’article entier comme il est écrit un peu partout). Cette abrogation vraisemblable les incite à poursuivre leur action en vue de :
1) Proposer, dans les jours qui viennent, des modifications dans la rédaction d’autres articles des lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 ;
2) Organiser de manière concrète, notamment par la création de l’association « Liberté pour l’histoire », la défense des enseignants d’histoire qui pourraient être les victimes d’incriminations sur la base des dites lois ou qui le sont comme aujourd’hui Olivier Pétré-Grenouilleau, universitaire, auteur rigoureux des Traites négrières, assigné pour « révisionnisme », puis pour « diffamation raciale et apologie de crime contre l’humanité », au titre de la loi du 21 mai 2001 ;
3) Rappeler que s’il appartient traditionnellement au Parlement et au Gouvernement de décider des commémorations, célébrations ou indemnisations, il n’est pas de la compétence du Parlement de voter des lois qui voudraient dire une quelconque vérité historique officielle, et d’établir de fait, à travers l’appareil judiciaire, un contrôle sur l’écriture, voire sur l’enseignement, à tous les niveaux, de l’histoire.


Liberté pour l’histoire


© Libération, 13 décembre 2005.

Émus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l’appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants :
- L’histoire n’est pas une religion. L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.
- L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique.
- L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité. L’historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui.
- L’histoire n’est pas la mémoire. L’historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit pas.
- L’histoire n’est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’Etat, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire.
C’est en violation de ces principes que des articles de lois successives notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 ont restreint la liberté de l’historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu’il doit chercher et ce qu’il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites.
Nous demandons l’abrogation de ces dispositions législatives indignes d’un régime démocratique.

Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock

Une liste de près de 650 chercheurs et enseignants ayant signé cette pétition a été publiée dans Le Nouvel Observateur du 16-22 janvier 2006.


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