La lettre
Avril 2008
Lettre n° 44 - L’humanitaire a-t-il tous les droits ?
Avec Rony Brauman (*)

MP3 - 24.9 Mo

Les deux thèmes dont j’ai déjà parlé ici [1] sont ré-actualisés à l’occasion de l’affaire dite de l’Arche de Zoé. Depuis trois mois que cette affaire occupe une place dans les médias, on a beaucoup dit que c’était une remise en cause de l’humanitaire et que les ONG en avaient « pris un coup ». C’est peut-être vrai, le temps répondra à cette question. Pour l’instant, en tout cas, je ne crois pas que l’aide humanitaire soit remise en question aussi profondément qu’on le dit.. L’affaire de l’Arche de Zoé révèle en fait à la fois une certaine conception de l’aide à l’enfance et une certaine conception de l’aide humanitaire. La question mérite d’être envisagée sous ces deux angles. Je commencerai, par la question de l’enfance.

Quelle conception de l’aide à l’enfance ?

Les comportements des principaux responsables et d’autres membres de l’Arche de Zoé doivent être rapprochés de la tradition de l’aide sociale à l’enfance, de l’assistance sociale française, si l’on en croit l’historien Ivan Jablonka qui s’est beaucoup intéressé aux questions de traitement de l’enfance, notamment au XIXe siècle [2]. Contrairement à ce qui se passe dans de nombreux pays, en France l’idée d’un salut de l’enfant par l’arrachement au milieu dans lequel il se trouve, est profondément enracinée dans l’imaginaire de l’aide sociale. Par exemple, Jablonka nous dit qu’entre 1860 et 1940, près de 250 000 enfants ont été arrachés à leur famille, à leur milieu jugés déficients, impropres à leur donner une éducation solide. Les pouvoirs publics et l’aide sociale incarnent une espèce d’instance morale, préférable à celle que devrait représenter la famille. Des organismes sont considérés comme légitimes pour apprécier les conditions dans lesquelles les enfants sont élevés, voire pour arracher ces enfants à leur famille, lorsque ces conditions sont jugées inappropriées. C’est une conception qui a des racines très profondes et qui demeure présente.
Ceux qui s’intéressent à ces questions se rappellent sans doute une affaire qui a rebondi, il y a seulement deux ou trois ans. Dans les années 60-70 du XXe siècle, 1 600 enfants ont été ramenés de force de La Réunion, puis installés dans des familles, dans le Massif central et dans le Sud-Ouest. Jablonka rappelait dans un article récent [3] que le sort ultérieur de ces enfants a été absolument désastreux. Les affaires de délinquance, de drogue, de dépression, de suicide se sont multipliées. L’idée que le salut de ces enfants peut être atteint par l’arrachement à leur famille ne va donc pas de soi mais c’est une conception qui demeure solidement ancrée. Pour connaître quelque peu les milieux de la psychiatrie sociale en France, je peux témoigner que ces méthodes d’arrachement sont encore très présentes, même si elles ne sont plus aussi violentes qu’autrefois. Le droit d’aller chercher des enfants que se sont octroyé les membres de l’Arche de Zoé en dissimulant et en contournant les obstacles, s’adossait à un sentiment de légitimité et de toute puissance — on y reviendra —, mais ils ne l’ont pas eux-mêmes fabriqué. Il vient d’une pratique très largement répandue, heureusement en déclin aujourd’hui, mais qui n’a pas totalement disparu.

La morale doit-elle surplomber le droit ?

L’autre aspect de cette affaire c’est, évidemment, une certaine conception de l’humanitaire. Chacun l’a compris, j’en défends une autre. La conception de l’humanitaire que je critique peut être définie brièvement par deux ou trois points qui en font ressortir les traits les plus saillants. Le premier est une position de suprématie morale : la morale surplombe le droit et elle est la source de la légitimité. Il suffit de voir à quel point le mot « indignation » est récurrent dans cette conception pour comprendre que la source de la légitimité vient de l’outrage que l’on ressent à voir la misère du monde Cette posture morale, voire moralisatrice, est le point de vue adopté pour examiner les malheurs. Cette légitimité s’exprime par exemple par cette phrase que Bernard Kouchner n’a eu de cesse de répéter, d’écrire sous forme de titre et d’adresse envoyée au monde : « Faut-il les laisser mourir ? » [4] , sous-entendu : avons-nous le droit de tourner le regard quand des êtres humains meurent, quel que soit l’endroit et quelle que soit la cause ? Non, ajoute-t-il, notre indignation doit nous servir de viatique et nous conduire là-aussi à arracher des innocents à la mort.
Cette source de légitimité renvoie évidemment au titre que vous avez donné à la séance d’aujourd’hui : « L’humanitaire a-t-il tous les droits ? » D’une certaine manière, oui, dans cette conception où la légitimité de l’action humanitaire est renvoyée à la morale de chacun. Ce droit est donc fonction des indignations, forcément sélectives parce que nécessairement subjectives. L’empilement de ces indignations, de ces outrages personnels, de ces discours édifiants finit par décréter une sorte d’état d’exception permanent, à l’intérieur duquel chacun peut trouver le terrain sur lequel il va pouvoir exercer ses talents de sauveteur.
Une autre conception fait du droit humanitaire et du droit national, un garde-fou, des limites avec lesquelles il est nécessaire de composer. De fait, quelles que soient les conceptions que l’on puisse en avoir, l’aide humanitaire ne se déploie pas dans un vide juridique Elle prend place au contraire, sur des territoires normés, balisés par des règles, des limites et des obligations. Ces règles se situent à deux niveaux (sans ordre hiérarchique). Le premier est le droit international humanitaire, qui s’applique aux situations de conflits armés et qui, par conséquent, dans le contexte du Tchad, était à la limite de son domaine d’application. Il n’y a pas, à proprement parler, de conflit armé au Tchad et ce n’est pas dans ce cadre là qu’interviennent les acteurs humanitaires aujourd’hui. Le deuxième niveau, beaucoup plus important, parce qu’extrêmement concret, c’est le droit national. Les organisations et les membres des organisations humanitaires signent, il faut le savoir, des protocoles d’accord, des « MOU » (memorendum of understanding) qui prennent pour base le droit international humanitaire fixant les droits et obligations des organisations humanitaires, mais qui tiennent compte — et comment pourrait-il en être autrement ? — du droit national. En l’occurrence, c’est ce droit national qui a été violé par les membres de l’Arche de Zoé. Ils ont probablement été piégés, filés et arrêtés au pied de la passerelle de l’avion en pleine commission du délit (du crime selon le droit tchadien) et jugés en toute légalité. Certes, le procès a laissé à désirer et même plus qu’à désirer. C’était de la justice expéditive. Il n’en reste pas moins qu’un délit a été commis et qu’ils ont été sanctionnés conformément à des règles de droit.

L’humanitaire a les droits que les États lui accordent

À la question posée : « L’humanitaire a-t-il tous les droits ? », la réponse est clairement : « Non ». Lorsqu’il est en opération sur le terrain, l’humanitaire a les droits que les États lui accordent. J’ajoute immédiatement que, dans l’ensemble, ces droits sont tout de même étendus. La marge de manœuvre laissée aux organisations humanitaires pour accomplir leur travail est généralement satisfaisante. Bien entendu, elle peut être limitée par des problèmes de sécurité, de paranoïa, de volonté de dissimulation de certaines actions ou d’interdiction de certains territoires aux humanitaires, en particulier les territoires où se déroulent les conflits. Mais, depuis un peu plus de trente ans que je suis engagé dans cette forme d’action, je n’ai jamais vu de conflit dans lequel le territoire pouvait être parcouru librement, que ce conflit implique des puissances occidentales et des guérillas ou bien des guérillas et les gouvernements des pays en question. Il n’y a absolument aucune exception. Je dirais même que dans l’ensemble, les puissances occidentales ont tendance à s’octroyer une sorte de droit de bouclage des territoires sur lesquels elles interviennent militairement, que bien peu d’autres États du Tiers Monde s’autorisent. Au moment de l’attaque de l’Irak, aussi bien en 1991 qu’en 2003, et au moment de l’engagement militaire humanitaire en Somalie de 1992-1993, il était très fréquent d’entendre les militaires décréter que telle zone serait entièrement militarisée et que toute personne qui s’y trouverait serait considérée comme « élément hostile » et par conséquent susceptible d’être tirée à vue sans sommation. En Somalie, cela a été fait à de nombreuses reprises, non pas de façon accidentelle, mais méthodique. Tout territoire conflictuel est nécessairement parsemé d’obstacles et partiellement fermé à la circulation des humanitaires. C’est à cette difficulté-là que l’on s’habitue lorsqu’on est impliqué de longue date dans des engagements humanitaires qui ont la guerre pour théâtre d’opération.

Simplification et manichéisme

Au-delà de la notion problématique de « droit d’ingérence » dont j’ai déjà parlé [5], il faut relever, à propos du Darfour, la simplification jusqu’à la caricature de la situation dans laquelle se trouvaient ou étaient censées se trouver les populations. L’Arche de Zoé — et avant elle d’autres personnes et des institutions— ont peint un tableau manichéen dans lequel figuraient des hordes fanatisées lancées à l’assaut de populations qui n’avaient que leurs larmes pour pleurer. Au départ, en 2004, on a soutenu que les islamistes radicaux se battaient contre des chrétiens. C’était la version américaine, une version électorale de la guerre au Darfour. Ensuite on s’est aperçu qu’il y avait à peu près 100% de musulmans dans cette région et on a dit (en particulier Bernard-Henri Lévy et les porte-parole du Collectif Urgence Darfour) que le conflit n’était pas religieux mais opposait des musulmans intégristes et des musulmans « modérés » ou laïques. À cette simplification s’est ajoutée une autre qu’on pourrait qualifier de poujadiste : des francs-tireurs émus, n’écoutant que leur cœur et leur indignation ont critiqué ouvertement la bureaucratie, , la routine, l’indifférence, de l’ establishment de l’aide. Cette opposition entre les francs-tireurs du cœur contre les bureaucrates, les êtres guidés par la morale contre les cyniques, les tueurs fanatiques contre les enfants innocents…. transparaît dans presque toutes les interventions de l’Arche de Zoé.
Mais cette simplification n’a pas été fabriquée par l’Arche de Zoé. Les principaux thèmes ont été empruntés à un certain discours public et « mélodramatisés » un peu plus encore. Le discours simplificateur sur le Darfour a une origine et un cadre très précis, en tout cas en France et pour l’année 2007. Il a commencé par un meeting à la Mutualité. Certes, ce n’est qu’un meeting à la Mutualité et on sait que la Mutualité, si on la faisait parler, aurait bien des bêtises à raconter, j’en sais quelque chose ! Mais, en l’occurrence, ce meeting-là a vu défiler un nombre considérable de personnalités, puisqu’à peu près tout le gotha politique s’y est montré, la main sur le cœur, pour dénoncer le « génocide », « le premier génocide du XXIe siècle ». On pourrait l’écrire « le-premier-génocide-du-XXIe-siècle », tellement cette formule a été utilisée et usée jusqu’à la corde. Elle produit ses effets, car la question du génocide est évidemment centrale dans cette histoire. Le génocide est le mal absolu, le crime majuscule, celui qui autorise de sortir des cadres habituels pour s’installer dans une sorte d’état d’exception. Ce « génocide » a été dénoncé par à peu près toutes les personnalités politiques qui ont défilé à la tribune de la Mutualité et au-delà par un certain nombre de personnalités publiques, morales. Je pense évidemment à Bernard Kouchner (qui n’était pas ministre à l’époque) et à Bernard-Henri Lévy qui en étaient les principaux porte-paroles.
L’installation de ce cadre du génocide, qui d’ailleurs n’est pas complètement stupide, en tout cas du point de vue juridique, est une incitation au sauvetage intempestif. Parce que le génocide est la logique de mort généralisée, sa référence est en même temps un encouragement à sauter les obstacles, à se libérer de toutes les entraves qui peuvent s’opposer à la marche vers le sauvetage des innocents. J’en reviens à cette phrase-clé, cette espèce de slogan : « Faut-il les laisser mourir ? » La réponse est évidemment : « Non. » Et l’Arche de Zoé, a voulu montrer, par l’exemple, qu’il était possible d’empêcher cette mort d’advenir, qu’il était possible d’arrêter le bras du bourreau par une action d’intrusion qui avait une dimension symbolique.

L’absolutisme moral

Un certain style, une certaine conception de l’humanitaire fonctionne à coups de symboles, l’aide concrète elle-même étant considérée comme secondaire. Le symbole est destiné à frapper les esprits, à alerter l’opinion, à déclencher une action qui, elle, serait significative. Dans cette conception, l’action véritable, ce sont les États et leurs armées qui sont susceptibles de la mener. L’action symbolique consistait donc à ramener des enfants, symboles de l’innocence. Cet arrachement était justifié par les considérations que je rappelais au début. Une fois ramenés en France, il suffisait de réaliser toute une mise en scène. Le hasard des circonstances m’a conduit à Reims où j’ai rencontré des journalistes de l’Union de Reims qui avaient suivi cette histoire car l’avion devait atterrir à Vatry dans la Marne. Pour la fin novembre, une grande mobilisation était organisée avec environ 200 familles venues non seulement de la région, mais de toute la France et également de Belgique, de Suisse, et même du Canada, pour accueillir des enfants. Ultérieurement, le cas échéant, en raison de la longueur de cette guerre et son issue très incertaine, du long séjour qu’allaient faire les enfants en France, il serait possible de les adopter. L’ambiguïté entre accueil et adoption était, je crois, entretenue par Éric Breteau et l’Arche de Zoé. Dans des interviews données à la presse s’affiche très candidement la figure du sauveteur héroïque, emprisonné après avoir arraché les enfants aux griffes du monstre. Et évidemment au bout de cette logique, il y a la libération, la victime devenant le véritable héros. Quand on entend différents membres de cette association s’exprimer, tous mettent en avant systématiquement deux ou trois argument. Par exemple, si cette opération avait réussi — et ils étaient sur le point d’aboutir — ils auraient été traités non pas comme des pestiférés, mais comme des héros. Ils sont absolument convaincus qu’après un séjour en garde à vue, Breteau et ses compagnons seraient sortis, salués comme des héros et ensuite à même de décrire cette situation, celle de l’« Auschwitz des sables » à laquelle ils avaient arraché les enfants et œuvré pour une intervention décidée, pour l’envoi d’une force militaire d’interposition. Évidemment, quand il y a des tueurs et des victimes, quand il y a des gens armés et des civils, une interposition est indispensable. Voilà à quoi aboutissait cette réduction à la simplicité ultime, à une sorte de morale minimum ou un moralisme maximum de cette situation. Voilà donc à l’œuvre cette notion d’ingérence, l’intrusion de l’aide sociale à l’enfance, l’arrachement des enfants à leur famille, cette notion d’ingérence sans frontière, en quelque sorte, celle qui s’autorise toutes les facilités du fait du surplomb moral depuis lequel elle contemple les situations, mais aussi ce goût du « coup », du coup publicitaire, du tapage médiatique pour le dire dans les termes délibérément provocants que Kouchner a voulu mettre en circulation.
L’action de l’Arche de Zoé soulève, à mon avis, la question de cet absolutisme moral. C’est la raison pour laquelle elle a intéressé tant de gens. Peut-être à part le tsunami, je n’avais jamais vu un moment où les questions sur l’humanitaire se posaient avec une telle intensité, et cela dans tous les milieux.

Débat

Quels effets sur les ONG ?

- Q : Les gens qui s’intéressent à l’humanitaire savent bien qu’il existe des situations pires que celle du Darfour. Et je pourrais en témoigner : au Kivu [6] par exemple où règne une situation d’extrême barbarie qui n’a rien de commun avec ce qui se passe au Soudan. Au Darfour, 84 organisations humanitaires et 13 organisations internationales œuvrent sans relâche, depuis plus de trois ans. Elles ont fait du très bon travail. En jouant essentiellement sur l’émotion et en faisant des « coups », l’Arche de Zoé a donné une image caricaturale de l’action humanitaire. De plus, cette affaire a refroidi les volontés prêtes à déployer l’action européenne dans l’est du Tchad. Elle a mis à mal les relations diplomatiques entre les États. Les gens de l’Arche de Zoé sont revenus en France, ils sont en prison. Mais je rappelle qu’ils ont été condamnés à payer chacun des millions d’euros par enfant enlevé. Il va sans dire qu’ils n’auront pas les moyens de les payer et qu’ils ne les paieront pas. Je laisse à votre réflexion la question de savoir qui les paiera. Je relie cette affaire à celle de l’ARC [Association pour la recherche contre le cancer] de Crozemarie : au départ, les gens ont se sont engagés, il ont beaucoup donné, et puis ils ont appris qu’ils s’étaient faits flouer… La même chose ne risque-t-elle pas d’arriver avec l’humanitaire ?

- Rony Brauman : Je suis dans l’ensemble d’accord avec vous, mais avec quelques réserves. D’abord, je pense qu’on ne mesure pas encore toutes les conséquences de cette affaire. Il me semble que ce sont les petites associations, les petites ONG, qui vont être considérées avec suspicion. Il peut y avoir une sorte de prime aux grosses ONG qui ont déjà pignon sur rue et ont un nom connu, présent dans l’esprit des gens. En tout cas, c’est ce qu’indiquent les informations que j’ai reçues du Tchad. Les Tchadiens disent aux membres de MSF qu’ils ne sont pas concernés : « On vous connaît, cela fait des années que vous êtes là. » C’est aussi vrai pour les autres associations qui sont bien connues. Par contre, celles qui se présentent sans nom tombent sous le coup d’une sorte de soupçon méthodique.
Il en sera peut-être de même du point de vue des donateurs. Vous parliez de l’ARC et de Crozemarie. Le redressement de l’ARC, grâce à l’action de Michel Lucas, l’inspecteur de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales), a été spectaculaire et, aujourd’hui, grâce à la mise à plat de toutes les turpitudes et à la mise en place d’une nouvelle organisation, l’ARC a repris son activité et a retrouvé la confiance de ses donateurs. Il existe chez la plupart des donateurs une capacité de faire le tri, une intelligence du don qu’il ne faut pas sous-estimer. Ce n’est pas nécessairement la réaction du « tous pourris » qui l’emporte. Ne serait-ce que parce que le besoin de donner persiste.
D’un point de vue diplomatique, en effet, l’Eufor a été mis en difficulté. Mais, à part les organisateurs de l’Eufor, je ne sais pas qui en souffre. Ils ont eu un peu plus de travail, un peu plus d’allers-retours entre Paris et N’Djamena sans doute. Mais, de toute façon, les objectifs de l’Eufor au Tchad et en Centre Afrique, de même que ceux de la force hybride au Darfour, ne sont pas très lisibles. N’oublions pas que ce sont deux déploiements tout à fait différents, même s’ils sont évidemment en correspondance l’un avec l’autre. On peine à voir quels sont ces objectifs. En tout cas, quand on en parle avec des militaires, ils n’ont pas la réponse. J’étais au Tchad il n’y a pas longtemps et j’ai rencontré des militaires. Ils lisaient le journal pour savoir à quelle sauce ils allaient être mangés. Ils ne l’exprimaient pas aussi clairement, parce que la discipline est ce qu’elle est, mais c’est ce qui était suggéré par les conversations. Il est vrai que l’affaire de l’Arche de Zoé a affaibli la position de la France dans le dialogue franco-tchadien. Elle a donné une prise supplémentaire à Idriss Déby. Effectivement, on n’avait pas besoin de cela. Je vous rejoins totalement sur ce point. Mais en ce qui concerne les conséquences pratiques concernant le déploiement et ses objectifs, on ne peut pas trop savoir ce qu’il en est, étant donné le flou existant dans ce domaine.

- Q : Nous recevons chaque année des dizaines de demandes de la part de quantités d’associations. Vous disiez, tout à l’heure que sont présentes au Tchad une centaine d’ONG. On parle de charity business. Un scandale a été révélé début janvier : les dirigeants d’une ONG du sud de la France ont été mis en examen parce que la plus grande part des dons passait en frais de fonctionnement. Quel pourcentage va réellement sur le terrain et combien de permanents toutes ces ONG emploient-elles ?

- Rony Brauman : Le monde humanitaire est vaste. Les frais de fonctionnement ne sont pas faciles à vérifier et ils sont de toute façon très variables. Avec un certain niveau de compétence, on peut toutefois vérifier le compte d’emploi des ressources des ONG et savoir si le taux affiché est le taux réel. Ce qui est impossible à vérifier, c’est le bien-fondé de l’action de terrain. Il y a un minimum de confiance nécessaire sans lequel on serait obligé de se livrer à des investigations policières pour tout vérifier. L’activité de terrain n’est vérifiable que par la presse et c’est une bonne chose qu’elle garde son esprit critique — ou plutôt le réactive. Pour ne pas faire rire tout le monde, je devrais dire « retrouve » ou « invente » un esprit critique.

Une exception française ?

- Q : Des dérives de l’humanitaire avec des interventions militaires, on sait bien que ça existe, mais au fond de cette affaire, on a quelque chose, me semble-t-il, de très français. Vous avez renvoyé à une certaine tradition de traitement de l’enfance par l’administration. Mais il a été dit qu’elle était en déclin depuis des années. La tradition dont on parle avait les effets pervers que l’on sait et il est normal qu’on en soit sorti. Mais enfin, elle avait une certaine logique. Tout se passait dans le cadre de l’État républicain français, sur des territoires sur lesquels il avait autorité, même quand c’étaient des colonies. Les colonies, après tout, en droit international ça existait. L’État français n’allait pas s’amuser à s’occuper des enfants du monde entier. Dans cette affaire, on a l’impression d’un déclin de la légitimité de l’État français, ce qui est après tout au cœur du droit humanitaire international qui est contre la souveraineté des États. On s’arroge le droit d’aller faire n’importe quoi. D’où les soupçons de colonialisme même si, je suis d’accord avec vous, il ne faut pas en exagérer l’importance. Comment ressentez-vous cette espèce de singularité française ?

- Rony Brauman : Il existe un certain style humanitaire français dont MSF, par exemple, est l’un des porteurs. En ce sens — je ne sais pas si c’est une exception ou une singularité —, mais il se passe quelque chose de particulier. L’invention de la médecine humanitaire moderne revient à la France et aux créateurs de Médecins sans frontière. En fondant MSF, Kouchner et ses amis ont créé une organisation professionnelle humanitaire, ce qui n’existait pas antérieurement. Une certaine façon de faire, dans l’humanitaire et peut-être par extension dans d’autres domaines, est propre à la France. Dans ce cadre, les traits saillants de l’initiative particulière de l’Arche de Zoé sont ce goût du symbole, du « coup », cette fonction d’éveilleur des consciences. Je constate ce goût du symbole, de l’allégorie, mais je ne suis pas capable d’expliquer d’où cela vient. C’est le travail des historiens. Il me semble que cela est tout de même sous-tendu par une idéologie interventionniste, qui, elle, déborde largement la France et qui existe en particulier en Grande-Bretagne, aux États-Unis, dans d’autres pays européens.

La mythologie du sauveur héroïque

- Q : L’affaire de l’Arche de Zoé révèle quelque chose de notre société dans son rapport à l’histoire et dans son rapport à l’institution : l’incapacité des gens pleins de générosité à s’inscrire dans une durée, dans un passé, dans une histoire. L’aide humanitaire ne s’oriente-t-elle pas vers une représentation manichéenne, faisant fi de tout ce qui existait auparavant ? J’ai envie de faire le parallèle avec l’association Les Enfants de Don Quichotte. Si on écoute son responsable, on a l’impression qu’il n’y a jamais rien eu avant elle. L’abbé Pierre, le Secours catholique, le Secours populaire… n’ont jamais existé. Dans ses interviews, il parle toujours avec beaucoup de véhémence, comme s’il était le premier et le seul à agir et comme s’il fallait toujours en rajouter pour provoquer l’indignation des gens.

- Rony Brauman : Effectivement, la dimension héroïsée de l’action humanitaire fait que chacun prétend arriver sur une table rase et écrire une nouvelle histoire, une nouvelle épopée. On renvoie les prédécesseurs à leurs chères études, on les ignore totalement et quand on parle des autres, c’est pour les renvoyer à leur timidité, à leur inefficacité, à leur engoncement bureaucratique. Souvent inconsciemment, parce que je ne crois pas qu’il y ait de la malice derrière cela. Le responsable de Don Quichotte se réfère vaguement à l’abbé Pierre, mais nullement à ce qui est fait aujourd’hui en matière de logement social par les nombreuses associations qui s’y impliquent.

- Q : Beaucoup de jeunes aujourd’hui ne trouvent d’engagement que dans les restos du cœur, le SAMU social… Ils peuvent être tentés d’aller voir un peu plus loin. Ne peut pas parler de la recherche d’un idéal dans l’attitude des membres de l’Arche de Zoé ?

- Rony Brauman : Je n’en sais rien, mais je ne crois pas qu’on ait besoin de fabriquer une sorte de monde factice pour s’engager. Que l’Arche de Zoé soit née dans les décombres provoqués par le tsunami et qu’on la retrouve au Tchad, n’est pas une coïncidence. Il y a une certaine logique qui est justement la fabrication d’un artifice humanitaire dans lequel on a ses victimes et ses secouristes, ses bons et ses méchants, une sorte de monde de western fabriqué qui est assez loin des réalités. Dans le cas de l’Arche de Zoé, un certain nombre de gens sont partis en croyant participer à une opération d’aide à des populations prises dans la guerre, dans le cadre d’une action humanitaire assez classique. Mais, à mon avis, ceux qui l’ont conçue avaient une vision grandiose de leur action. C’est ce qui mène vers le symbole, la mythologie du sauveteur héroïque. On a beaucoup mieux à faire. Le monde réel est plus intéressant, parfois plus décevant. Il est vrai que le monde imaginaire offre des ressources infinies pour se mettre en scène, mais il me semble que le monde réel et les gens réels sont malgré tout beaucoup plus intéressants. Lorsqu’on a affaire au bien, au dévouement, à la souffrance, l’hubris guette à tous les coins. Il est bon de ramener du réel et de la limite dans tout cela. Dans le domaine de l’humanitaire, l’exigence de vérité et de lucidité est tout particulièrement nécessaire.

- Q : Quand on regarde la façon dont l’Arche de Zoé s’est constituée sur internet et a su profiter de certaines émissions de télévision, puis la façon dont elle est réapparue plus tard au Tchad sous un autre nom, je veux bien qu’on m’explique qu’il y a de l’idéal dans cette démarche, qu’elle exprime un besoin de faire quelque chose, mais j’y vois autre chose. Dans l’affaire de l’Arche de Zoé, je maintiens que le but n’est pas humanitaire, mais c’est avant tout l’aventure teintée de néo- de quelques. Je vous livre la réflexion d’un Tchadien qui a assisté au jugement et qui a été outré par l’ attitude des membres de l’association lors du procès : « Tu te rends compte, ils n’ont pas demandé pardon, ils ne se sont pas excusés, ils ont persisté dans leur système de défense en maintenant que eux, les blancs, venaient faire du bien aux noirs ! ». Il y a de quoi s’interroger.

- Rony Brauman : À ce stade de la discussion, il faut rappeler ce qu’a été la campagne sur le Darfour. Celle-ci est apparue en avril 2004 aux États-Unis, au moment où on s’apprêtait à commémorer le 10e anniversaire du génocide du Rwanda. C’est en référence à ce génocide et à l’inaction internationale que Colin Powell qui était encore à l’époque secrétaire d’État a posé la question du risque que se reproduise la même horreur. Pendant l’été 2004, la campagne présidentielle a battu son plein. Républicains et Démocrates ont fait campagne sur le Darfour, avec des arguments légèrement différents, mais tout à fait convergents, les uns pour mobiliser les évangélistes, les autres pour mobiliser les noirs, chacun cherchant à toucher les marges de son électorat et à le renforcer. Le Darfour est ainsi devenu, je ne dirais pas une affaire intérieure américaine, mais un véritable enjeu, ce qui est rare dans les campagnes électorales américaines. À partir de là, une mobilisation importante et intense s’est construite, avec en particulier le lobby israélien, les chrétiens conservateurs qui avaient déjà obtenu un grand succès dans les pressions qu’ils exerçaient sur la diplomatie américaine à propos de Khartoum et du sud du Soudan.
On peut dire que c’est en partie grâce à eux que la diplomatie américaine s’est mobilisée sur la question de la guerre du sud Soudan, alors qu’un accord venait d’être emporté. Cet accord qui reconnaissait le Sud, son autonomie et la propriété de ses ressources, servait de modèle pour se diriger ensuite vers l’ouest. Mais accuser un régime arabe de génocide était une aubaine, aux États-Unis en tout cas c’était très visible. En 2005, les difficultés commencent en Irak, et les négociations ne progressent pas du côté israélo-palestinien. C’est à ce moment qu’émerge une mobilisation morale et politique, une mobilisation, j’insiste sur ce point, interventionniste. Cet élément est important, parce qu’il va à la rencontre de ce fantasme selon lequel tout problème dans le monde, surtout un problème grave, doit trouver une solution immédiate. Hors du temps, hors des processus, c’est à nous, les Occidentaux qu’il revient de mettre en œuvre cette solution. Tout problème doit avoir une solution immédiate, ne pas le régler, c’est s’installer dans le scandale. Il suffit de sortir la solution de notre poche, de la vouloir, ce n’est qu’une question de volonté politique.
L ‘intervention au Darfour est alors devenue un enjeu moral. C’est ce qu’on entendait à la Mutualité, ce qu’on lisait sur le site du collectif Urgence-Darfour ou sous la plume de Bernard Kouchner, intellectuel français, même si le ministre actuel des Affaires étrangères semble l’avoir oublié. Cet arrière-fond politique surgit en France en 2006 et le débat commence à s’engager à l’automne 2006. Il ne fait que croître, comme aux États-Unis, à la faveur de la campagne présidentielle, moment choisi pour parler de l’international dans les termes les plus simples. Après tout, de quelle question internationale a-ton parlé pendant la campagne électorale 2006-2007 ? Ni des questions européennes, ni des rapports Nord-Sud, ni des questions d’échange économique… on a parlé du « génocide au Darfour. » D’ailleurs, ce n’était pas une question internationale mais une question purement morale. On rapatriait l’international dans la morale pour faire des effets de manche, comme aux États-Unis. Et à l’autre bout, on trouve cet humanitaire de symbole et de pacotille que constitue le Paris-Dakar. C’est en y participant en tant que responsable de la fédération des 4X4, que le responsable de l’Arche de Zoé a commencé à forger son projet. Ce rallye a disparu cette année. Je me suis réjoui de sa disparition mais pas des raisons de sa disparition. Le Paris-Dakar, en plus d’être une course, était présenté par les concurrents et par une bonne partie de la presse très liée à l’organisation, comme une gigantesque opération humanitaire. À 200 km à l’heure, on distribuait de la verroterie, de la pacotille à des Africains tout droit sortis de « Tintin au Congo » et cette représentation était vraiment dramatique.

La tentation de l’« évangélisation sanitaire »

- Q : L’éclairage donné à l’opération de l’Arche de Zoé en France a surtout été un éclairage franco-français, très occidentalisé. Il s’avère qu’au moment où ce problème a été révélé, j’étais au Sénégal. Ce qui m’a frappé dans les éditoriaux des journaux sénégalais, c’était la violence des réactions. Les Africains ont vraiment assimilé cette action à de l’arrogance. Le fait de vouloir enlever ces enfants traduisait pour eux une certaine cruauté et il a été interprété comme un acte néo-colonialiste. La plupart des éditoriaux que j’ai lu dissertaient sur ce néo-colonialisme, sur le fait que ces humanitaires s’arrogeaient tous les droits, y compris celui d’enlever des enfants, en dépit des lois des pays, avec la conviction que les enfants seraient, de toute façon, mieux ailleurs. Sous-entendu : en Occident, on les traite mieux et l’éducation y est bien meilleur, tout particulièrement en France. Se sont alors manifestées des réactions très agressives par rapport au néo-colonialisme soutenu par l’aide humanitaire, telle qu’elle est représentée par l’Arche de Zoé. En France, on n’a peu parlé de cet aspect des choses. Lorsque je suis rentré, j’ai été étonné de voir qu’on mettait en avant ce qui se passait pour les membres de l’Arche de Zoé, et qu’on ne parlait pas du personnel noir ou Tchadien. Mieux, on ne les a cités que lorsque le principal responsable de l’Arche de Zoé a soutenu qu’il s’était fait piéger et avait été trompé par le personnel tchadien. Les Africains se sont une fois de plus trouvés dans le mauvais rôle, celui des mauvais noirs qui ont trompé les bons blancs. Cette lecture très manichéenne a continué de fonctionner et il est effectivement très dommage qu’on ne voie pas les dommages que ce type d’affaire peut provoquer dans les pays où on est censé intervenir.

- Rony Brauman : Je suis d’accord avec les présupposés de vos questions mais j’apporterai des nuances. Sur le rôle des médias en France, il faut indiquer le très bon reportage réalisé au sein-même de l’aventure de l’Arche de Zoé jusqu’aux dernières heures avant les arrestations [7]. Je suis d’autre part conscient de la violence des réactions, en particulier celles des intellectuels africains. Les éditorialistes, les journalistes, les enseignants ont interprété cette affaire comme spécifiquement inscrite dans un contexte néo-colonialiste. Je pense qu’il y avait effectivement cette vision d’une Afrique entièrement livrée à ses instincts et à sa barbarie qui renvoie à un certain XIXe siècle. Mais il n’y avait pas que cela. Ce que je disais au départ sur le rapport à l’enfance, visait à montrer que quelque chose du même ordre aurait très bien pu se produire en Roumanie, en Ukraine ou ailleurs. Lorsqu’il s’agit de l’enfance, les esprits s’embrasent, on perd la raison. Votre propos est donc à nuancer. La dimension enfant, noir, jaune, blanc, mais enfant, est tout de même très importante, dans les déterminants de cette action.
Un autre point qui, lui, n’est pas acceptable pour beaucoup, mais qu’il est important d’évoquer ici, c’est l’existence de très nombreux trafics d’enfants africains, en particulier en Afrique de l’Ouest. La main-d’œuvre servile des enfants, que ce soit pour la domesticité, le travail dans les plantations ou dans les boutiques d’artisanat, est une pratique courante et concerne des centaines de milliers d’enfants chaque année. C’est à mettre en rapport évidemment avec la misère, avec les transformations sociales rapides dont cette région est le siège. Il n’empêche que cela existe. Beaucoup d’Africains ont du mal à en parler, comme toutes les sociétés ont du mal à parler de leurs propres turpitudes. C’est toujours plus facile de désigner les autres comme des sortes de boucs émissaires. Les membres de l’Arche de Zoé sont utilisés comme une sorte d’exutoire, ce qui évite de parler d’authentiques trafics d’enfants, à une échelle très importante.

- Q : Ne sommes-nous pas encore dans la vision d’une mission civilisatrice de la France en Afrique. Comment ces relations peuvent-elles évoluer dans un avenir proche ?

- Rony Brauman : Pour certains, la mission civilisatrice sous une forme renouvelée est toujours d’actualité. Il y a ce que j’appelle, d’une formule délibérément provocatrice dans les discussions internes, l’« évangélisation sanitaire ». C’est d’abord une évangélisation et elle est presque secondairement sanitaire. Aller donner des leçons de comportement, entrer dans une maison et expliquer aux parents qu’ils s’occupent mal de leurs enfants, qu’ils les nourrissent mal, qu’ils devraient agir différemment, c’est la ruse de la raison civilisatrice. On assiste à son retour par les voies d’une vertu absolument inattaquable, celle de la santé des enfants. Cela provoque des réactions vives chez les intellectuels Eux se sentent pris à partie. D’un autre côté, je constate une résistance croissante à ce genre de comportement humanitaire , une sorte d’indifférence polie très efficace. Il existe au sein des ONG une discussion permanente sur ces façons de faire. Pour venir à bout de la tentation de l’« évangélisation sanitaire », il n’y a pas d’autre voie que celle de la discussion, de la critique, de la réflexion interne. Il y a un effort de retour sur soi à faire pour redéfinir une conception plus restrictive de l’action humanitaire.

Quelle morale ?

- Q : N’y a-t-il pas tout de même un problème de la moralité et de la connaissance ? Si les professeurs de philosophie avaient un devoir à donner, je leur conseillerais le thème suivant : « Moralité et connaissance ». Il y a un mépris de la connaissance qui est à la source de tout. Comment moralité et connaissance se sont-elles déconnectées dans notre culture ? Le Rwanda a été un évènement catastrophique. Il se trouve que je m’y intéresse depuis trente ans. Je n’y suis jamais allé, mais j’ai pu constater la faillite des experts. Des gens naïfs prétendent qu’ils auraient réglé la question en moins de deux. Il y a des situations où la naïveté est nécessaire et bonne, mais on est en en plein déni de la connaissance. C’est effrayant, ça mène n’importe où.

- Rony Brauman : Tout à fait d’accord. Cette morale abstraite qui ne se réfère qu’à l’indignation, à la subjectivité étalée, à la mise en scène de ses propres sursauts, nie toute possibilité de connaissance. Elle devient le contraire de la morale...

- Q : Au début de MSF, il y a eu, par opposition à la Croix-Rouge, l’idée qu’on devait aider, soigner, mais aussi informer. Je me demande simplement si ces organisations informent encore. Elles ne communiquent pas d’informations, en tout cas. Au moment de cotiser pour quelques-uns de ce monde-là, vers Noël, m’aperçois que l’information qu’ils nous donnent — et qu’on a de plus tendance à ne pas lire — est faible.

- Rony Brauman : La naissance de MSF s’est faite dans un contexte de déchaînement propagandiste, moralisateur et manipulateur. C’est précisément en revenant sur les circonstances et en comprenant les enjeux de cette manipulation que j’ai commencé à m’interroger sur l’« histoire sainte » qu’on nous servait, celle par exemple d’un petit groupe qui se dresse contre l’arbitraire et le génocide et cherche à mobiliser les foules. Pour le Biafra, comme pour le Darfour, on retrouve la présentation d’un même type de combat : « la fabrication d’un génocide », « Auschwitz ou le ghetto de Varsovie », « il faut écraser le scorpion noir »… On montre alors la figure d’un officier de l’armée nigériane, la bave aux lèvres, visant à exterminer la population, pratiquement comme une figure nazie. Tout cela était de la propagande des sécessionnistes et des services spéciaux français, qui a été relayée par des médecins de la Croix-Rouge française. Informer oui, mais de quoi ? Quelle vertu informative peut avoir la position qu’on occupe sur le terrain ? On peut informer de ce qu’on fait, mais, à mon avis, pas de la situation dans laquelle on s’inscrit. C’est cette distinction-là, me semble-t-il, qu’il est très difficile de faire.

- Q : La Convention internationale des droits de l’enfant me paraît développer une conception du droit international qui est, au fond, de la morale abstraite. La morale consiste à prendre en compte une situation, à se poser, à se déterminer dans cette situation. Mais le moralisme, déguisé en droit, qui est la manière de fonctionner d’une partie de notre monde, c’est tout autre chose. Est-ce que la charte pour les droits des enfants n’a pas joué un rôle dans la constitution de la nouvelle mentalité dont vous parlez ?

- Rony Brauman : Deux anecdotes pour commencer à répondre à votre question. Quand la Convention internationale des droits de l’enfant a été adoptée, en 1989, j’étais président de MSF qui avait refusé de signer l’appel des associations humanitaires pour l’adoption de cette convention. Ce refus nous mettait dans une situation un peu délicate par rapport aux autres associations. Au cours d’une réunion, à New York, avec le cabinet du directeur de l’UNICEF qui avait porté cette convention, j’ai dit tout le mal que je pensais de cette convention qui renvoyait plus à une conception rédemptrice des enfants qu’à un droit de l’enfance. À ma grande surprise, les personnes à qui j’en parlais m’ont dit qu’elles étaient d’accord avec mes critiques. Et il faut le dire : cette Déclaration n’a été adoptée que d’extrême justesse, pour des raisons institutionnelles liées à des rivalités entre organisations et par opportunité politique envers des chefs d’État qui estimaient cette convention extrêmement porteuse. C’est d’une façon assez distraite, étrangère au contenu même que la Convention a été adoptée. C’est rassurant, parce que les gens qui l’ont proposée n’étaient pas aussi fous que ce qu’on peut croire, mais enfin cela a aussi quelque chose d’inquiétant, parce qu’elle est passée et qu’elle sert de référence. L’optimiste et le pessimiste y trouveront chacun de quoi se satisfaire.
L’autre anecdote se passe en décembre dernier ; lors d’une table ronde entre ONG humanitaires sur les conséquences de l’affaire de l’Arche de Zoé dans une réunion d’une association humanitaire qui s’occupe d’adoption. La personne qui s’occupe d’adoptions internationales énonce le cadre dans lequel elle travaille en le présentant comme un garde-fou, une mesure de prudence qui empêcherait les dérapages. Or, ce qu’elle annonce comme garde-fou, ce sont précisément trois articles qui lui semblent fondamentaux de la Convention des droits de l’enfant : ceux concernant le droit à une famille, le droit à la santé et le droit à l’éducation. J’ai alors fait remarquer que c’était exactement ce que le responsable de l’Arche de Zoé et ses compagnons voulaient offrir aux enfants. C’était précisément au nom de ce droit qui est effectivement une sorte de morale moraliste qu’il justifiait son action. La discussion s’est alors emportée ; elle posait trop de problèmes délicats qui ont finalement été évacués.
La Convention des droits de l’enfant me semble être une ineptie. Elle se substitue aux obligations des adultes vis-à-vis des enfants qui ne peut pas être fixé comme une convention et qui n’offre donc pas cet avantage diplomatique et médiatique. Ce qui caractérise l’enfant c’est d’abord l’irresponsabilité et non cet état de droit porteur potentiellement porteur d’une sorte de khmer-rougisation des enfants. Je suis un opposant résolu à cette convention.

Quel rôle peuvent jouer les organisations internationales ?

- Q : Les États-Unis ont bien des défauts, mais ils n’ont pas signé la Convention des droits de l’enfant. Ils raisonnent dans un cadre étatique et c’est un État souverain. Je ne crois pas pour autant qu’ils traitent leurs enfants plus mal que les autres.

- Rony Brauman : Si je me souviens bien, les États-Unis ont refusé de la signer parce qu’ils la jugeaient juridiquement inepte.. D’après ce que j’en ai compris en lisant les textes de l’époque, ils trouvaient que cela ne méritait pas un conflit, et ils l’ont donc laissé passer. Mais la question du statut de l’enfance reste posée. Les États-Unis, à juste titre à mon avis, ont voulu dissoudre l’UNICEF en 1950. À l’origine, c’était un organisme de secours d’urgence à l’enfance victimes de la seconde guerre mondiale. Elle faisait partie de l’UNRRA (United Nations Relief and Rehabilitation Administration) , énorme organisation de secours des Alliés dans les zones reconquises et elle a fait un grand travail pour venir à bout des disettes et des famines en Europe centrale et en Asie. À la fin des années 40, lorsque plusieurs agences spécialisées avaient été créées, cette organisation n’avait plus de raison d’être et c’est Mme Roosevelt, soutenue par la France, qui lui a redonné existence. Mais que signifie « avoir pour objet la mère et l’enfant » dans une organisation qui s’occupe de la santé, des réfugiés, de l’environnement, des populations ? La mère et l’enfant ne sont pas un sujet planétaire en soi. On se demande à quoi peut bien servir cette organisation qui empiète sur toutes les autres et qui met une certaine pagaille dans des structures qui méritent mieux que ça.

- Q : Nous sommes un certain nombre à avoir été sensibles à une situation plus proche qui est celle des Balkans, en particulier le Kosovo. Je plaide un peu pour l’UNICEF et pour une présence absolument indispensable des forces d’interposition. Grâce à l’UNICEF et Médecins du monde, une aide a été apportée à des enfants, les Roms qui se trouvaient dans une situation pire que celle du quart-monde…

- Rony Brauman : L’UNICEF continue aujourd’hui avec un mandat difficile et ses fonctionnaires mènent, vous le signaliez pour le Kosovo — c’est vrai pour d’autres situations aussi —, des initiatives, des actions nécessaires et utiles. Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. J’aurais trouvé cohérent que l’UNICEF soit dissoute en 1950 et que les tâches qu’elle se fixe soient réparties entre d’autres organisations internationales (HCR, OMS…) Ce ne fut pas le cas, pour de mauvaises raisons. Mais il me paraissait utile de rappeler cet épisode historique et de montrer les limites des instances internationales.
Des réalisations tout à fait considérables sont à l’actif d’organisations internationales comme le HCR, en particulier. L’utilité de l’OMS ne fait également aucun doute et son rôle devrait être accru. L’ONU en général me semble aujourd’hui relativement paralysée, mais c’est aussi une des scènes sur lesquelles se joue la vie internationale. Après tout, que ce soit avec la première, mais surtout sans doute avec la deuxième guerre du Golfe, on a vu à quel point chacun d’entre nous, y compris les gens les moins familiers de la vie internationale s’intéressaient au conseil de sécurité, se familiarisaient avec un certain nombre d’enjeux, de rivalités, de tensions. Il y a une sorte de médiation assez complexe entre soi-même, la nation et la scène internationale. L’ONU est, de ce point de vue là, plutôt intéressante. Mais je trouve qu’il faudrait aussi déménager l’ONU. Je soutiens depuis plusieurs années la position de Régis Debray qui proposait, pour réformer l’ONU, de l’installer sur la ligne verte à Jérusalem. Mais je vous rejoins, les instances internationales méritent aussi d’être défendues, même si elles ont besoin d’être critiquées.


(*) Cette lettre rend compte d’un mardi de Politique Autrement qui s’est tenu le 22 janvier 2008 avec Rony Brauman, enseignant à Sciences Po, ancien président de Médecins sans frontières, auteur de Humanitaire : le dilemme, entretien avec Philippe Petit, édit. Textuel , nouvelle édition 2007, et Penser dans l’urgence : Parcours critique d’un humanitaire, entretien avec Catherine Portevin, Seuil, 2006.


Notes

[1Rony BRAUMAN, « Les pièges de l’engagement humanitaire. Droit d’ingérence ou devoir d’ingérence ? », Lettre de Politique Autrement, n° 20, juin 2000 et « Aide humanitaire : les dangers de la surmédiatisation » Lettre de Politique Autrement, n° 35, mai 2005.

[2Ivan JABLONKA, Ni père ni mère. Histoire des enfants de l’Assistance publique (1874-1939), Seuil, 2006) et Enfants en exil. Transfert de pupilles réunionnais en métropole (1963-1982), Seuil, 2007.

[3« L’Arche de Zoé ou le système du déracinement », in laviedesidees.fr

[4« Monsieur Mandela, peut-on les laisser mourir ? » Le Monde, novembre 1996.

[5Rony BRAUMAN, « Les pièges de l’engagement humanitaire. Droit d’ingérence ou devoir d’ingérence ? », Lettre de Politique Autrement, n° 20, juin 2000.

[6Le Kivu est une province de la République démocratique du Congo.

[7Diffusé par FR3, dans l’émission « Pièces à convictions » diffusée le 6 janvier 2008.


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