La lettre
Juin 2007
Lettre n° 42 - La nature du sacre de Nicolas Sarkozy
Avec Stéphane Rozès (*)

Ecouter (extrait)

MP3 - 18.9 Mo

« La plupart d’entre nous persistent à croire que tous les choix, et même les choix politiques, se font entre le bien et le mal, et que du moment qu’une chose est nécessaire, elle doit aussi être bonne. Il nous faudrait, je pense, dépouiller cette croyance qui relève du jardin d’enfants. En politique, on ne peut jamais opter que pour un moindre mal. » Cette citation de Georges Orwell qui se trouve sur le site de Politique Autrement résume pour partie la campagne. Pour beaucoup d’électeurs, surtout à la fin de la campagne, ce fut un vote de « moindre mal », plus qu’un vote d’adhésion. À cette aune, c’est Nicolas Sarkozy qui tira le mieux son épingle du jeu, ce qui lui permit de l’emporter. Ségolène Royal déçut les espoirs placés en elle et profita essentiellement de l’anti-sarkozisme. Nicolas Sarkozy fut sacré par le pays et il importe d’en comprendre la nature pour bien comprendre la période qui s’ouvre.

Crise d’identité et retour du politique

Il y eut d’abord engouement pour la campagne et sur la fin, lorsque celle-ci déçut, apparut une injonction morale à aller voter. La question vitale analysée il y a un an dans Le Débat [1] est que la rencontre du pays et des différents candidats était de nature différente de ce qui se passait habituellement. Ceci explique que, pour le premier tour, le taux de participation ait été équivalent à celui de la première présidentielle de 1965 avec le général de Gaulle, rompant ainsi avec un long cycle de désamour et de retrait des Français à l’égard des élus. Il s’est noué quelque chose de radicalement différent dans le rapport des Français à la politique.
La définition de ce qu’est « être Français » se fait toujours dans notre pays à partir de quelque chose qui dépasse les individus. En France, l’État s’étant fait avant la Nation, cette dernière est une dialectique de communion et de dispute sociale. Être Français, c’est se disputer au travers d’un même objet. Dans une interview dans Le Nouvel Observateur [2], William Boyd expliquait avoir été frappé par le goût des Français de toujours vouloir discuter de tout et d’avoir une opinion argumentée sur chaque chose : d’une tasse de café, de la globalisation, des scandales politiques, de l’amour… Il soulignait qu’il importait peu que les Français aient raison ou tort, mais il remarquait ce besoin qu’ils avaient de toujours discuter entre eux. Un siècle et demi auparavant, dans une lettre au philosophe Feuerbach dans laquelle il parlait des réunions des ouvriers parisiens, Marx constatait que, pour eux, à la fin d’une dure journée de labeur, l’important, au-delà du motif apparent des réunions, c’était le besoin et la joie de se retrouver et de discuter ensemble, de faire société. C’est le statut de la politique dans notre pays : définir l’objet commun autour duquel il faut opiner, voire se disputer. Or, à la veille de cette élection présidentielle, tous les « pilotes automatiques » qui dépassaient les individus et les classes, qui faisaient leur identité au travers d’une dispute commune sont tombés en panne au même moment.
À gauche, l’idée de progrès est entrée dans une contradiction entre un progrès économique et technologique qu’on souhaite s’approprier et l’idée qu’en se l’appropriant, on entretient ce qui serait une régression sociale portée par la globalisation. La droite est passée, en quelques décennies, d’une vision holiste et unitaire de la politique héritée du catholicisme à une vision providentielle des marchés à la française et non à l’anglo-saxonne. Or, on le voit dans nos études, depuis une décennie, même à droite, l’idée que les marchés fonctionneraient de manière providentielle n’existe plus ; la contingence semble les guider. L’électorat de droite est plus conservateur que libéral et souhaite majoritairement le retour de l’État, non seulement en matière sociale mais aussi en matière économique.
Ce qui faisait enfin l’identité politique, pour la droite et la gauche, pour les gouvernants et les gouvernés, c’était l’Europe comme prolongement de ce qu’était la France. L’Europe, comme la France en grand. Mitterrand disait : « La France est notre patrie et l’Europe notre avenir. » La victoire du « non » en 2005 signe le deuil de cette idée. L’Europe à vingt cinq, a semblé être une remise en cause de l’Europe des quinze et des compromis sociaux au sein de la Nation.
À partir du moment où ce qui porte l’identité et dépasse les individus, les groupes sociaux ou politiques — le progrès, le marché, l’Europe… —, ne fonctionnent plus, il y a nécessité de renationaliser la question du souhaitable à l’Elysée pour que puisse se redéployer les identités [3]. Mon constat est que l’élection présidentielle a commencé lors du référendum européen, non pas dans le vote du 29 mai qui était purement social, mais dans le débat lui-même qui portait sur la question du souhaitable. Le texte du traité a été en campagne après l’arrivée de la directive Bolkestein. Il a été détourné par le pays, passant du statut de meilleur compromis possible venant de l’extérieur à celui d’une constituante européenne et française. Quand on passe d’une discussion sur les moyens à une discussion sur les finalités, on refait de la politique.

Les ruptures Sarkozy, Royal et Bayrou : le pouvoir pour en faire quelque chose

Le pays a rencontré dans cette campagne des personnalités qui refaisaient de la politique. À tout seigneur tout honneur, Nicolas Sarkozy est depuis longtemps dans le paysage au point de banaliser sa façon de faire. Lorsqu’il se met en mouvement, il fait de la politique pour le pays car il semble mu par une finalité. Le reste du personnel politique, souvent composé d’énarques, est passé sans s’en rendre compte des finalités à la gestion des moyens sous contrainte extérieure. Cette dernière justifiait impuissance, irresponsabilité et privilège. Pour Nicolas Sarkozy, avocat de formation, l’objet même de la politique, c’est la résolution des problèmes ; son mouvement lui-même dégage sa propre finalité. C’est ce qui a fait son succès. Quand il disait qu’il « pensait à la présidentielle en se rasant », il était entendu comme voulant du pouvoir et par conséquent qu’il avait quelque chose à en faire. Avant même de s’adresser au pays, les autres hommes politiques ont été davantage dans l’intériorisation des contradictions et des contraintes. Comme Nicolas Sarkozy travaille idéologiquement le pays depuis l’échec de Balladur en 1995, il était déjà dans le paysage, sans que les observateurs soient suffisamment attentifs à ce qui faisait sa distinction.
Pour comprendre ce qui se noue dans le pays, il faut aussi analyser la façon dont apparaît Ségolène Royal. Elle émerge dans l’électorat de gauche parce que sa façon d’être semble la preuve qu’elle restitue le pouvoir aux citoyens et qu’elle veut du pouvoir pour avancer. Le Parti socialiste, à partir du moment où le « non » l’emporte au référendum, ne peut pas noyer dans les brumes européennes sa contradiction habituelle entre conquête et exercice du pouvoir. C’est évidemment aujourd’hui que la contradiction est la plus forte, car la demande des citoyens en termes de droits économiques et sociaux est exponentielle. C’est la demande de la Nation, alors même que son destinataire, l’État, se retire d’elle en émoussant l’efficacité de ses outils d’intervention économique dans le cours actuel du capitalisme.
À gauche, il existe trois façons de répondre à cette contradiction entre la conquête du pouvoir et ce qu’on en fait. La réponse traditionnelle, celle de la première gauche portée par Laurent Fabius : « À gauche toute et on verra après » ; la réponse de la seconde gauche, avec Dominique Strauss-Kahn : « Il ne faut pas laisser planer d’illusion, il faut être sérieux, il ne faut pas promettre plus que l’on ne peut tenir », au risque d’apparaître comme simple gestionnaire ; enfin la réponse de la gauche de la gauche : « Avant même que la gauche accède au pouvoir, on vous prévient qu’elle va trahir ». La gauche n’a pas tranché ou dépassé cette question en se réfugiant derrière l’explication de l’échec du 21 avril 2002 comme un accident et en escomptant un mécanisme d’alternance.
On n’a pas repéré que Ségolène Royal avait une quatrième réponse à la question du pouvoir, parce qu’elle ne l’a pas théorisée, son rapport à la gauche n’étant pas doctrinal, mais culturel. La démocratie participative, sa façon de percevoir la démocratie comme une famille créent du consensus. C’est une manière de demander à chaque individu qui en fait partie d’intérioriser la contradiction entre le souhaitable et le possible. La raison pour laquelle elle n’avait pas peur du pouvoir en y allant, qu’elle semblait si sûre d’elle et qu’elle l’a emporté dans l’opinion de gauche puis au sein du Parti socialiste, c’est que justement elle avait expérimenté qu’elle pouvait avancer sans aiguiser la contradiction entre souhaitable et possible. Elle disait : « Je vous restitue le pouvoir. On va y aller ! » Elle utilisait des formules : « Sac au dos et on gravit la montagne », formule biblique s’il en est.
La spécificité de la présidentielle tient au moment de crise identitaire, à ses acteurs et à l’investissement du pays qui a accusé réception du retour du politique au sein des institutions. Contrairement aux précédentes, cette campagne ne s’est pas cristallisée sur des dossiers. En 1981, c’était déjà la question du chômage ; en 1988, la modernisation ; en 1995, la fracture sociale ; en 2002, la délinquance. En 2007, le pays a consommé des domaines d’action et des dossiers, mais comme révélateurs de la cohérence des candidats et de leur capacité à mettre à plat l’ensemble des enjeux pour les remettre sous la coupe de la Nation. La question gauche-droite qui est celle des contenus des politiques a été dominée par l’axe vertical, celui de la cohérence entre la personne, les valeurs et le projet. Le débat sur la qualité des sondages fut en fait l’expression d’un Paris qui n’admettait pas que le pays aille plus vite que lui et qui ne comprenait pas les messages que le pays émettait au travers de ces sondages. Paris en donnait la lecture usuelle gauche-droite. Ma thèse, développée dans Le Débat [4], est que la dimension spirituelle celle de « l’incarnation des valeurs » allait l’emporter sur la dimension temporelle : le gouvernement des hommes avant le gouvernement des choses, les finalités avant les moyens, l’imaginaire avant les programmes. Le contrat qui fonde l’identité devait l’emporter sur les contraintes, la politique sur la gestion.
C’est également cette dimension qui explique l’émergence de Ségolène Royal et sa victoire sur Dominique Strauss-Khan et Laurent Fabius. D’ailleurs, elle le disait dans le débat interne au PS, dans sa conception de la présidence de la République. Ségolène Royal ne l’a pas emporté sur ses rivaux socialistes par la gauche ou la droite mais par le bas, parce qu’elle était comptable des valeurs de gauche à l’Elysée, voulues par les Français, et renvoyait la technicité à Matignon.
C’est ce qui explique également l’émergence de François Bayrou. Il n’a pas émergé à travers les sondages parce qu’il était centre-gauche, centre-droit ou centre, mais parce qu’il y avait chez lui, pour son électorat désenchanté de Royal ou de Sarkozy, une plus grande cohérence entre sa personne, son projet, ses valeurs. Son talon d’Achille fut la question de ses moyens politico-institutionnels pour rassembler une gauche et une droite qu’il critiquait. Il n’a pas répondu à cette question. Au moment où le pays, à travers les sondages, l’a mis au niveau de Royal et de Sarkozy, il a reculé parce qu’il n’a pas changé de registre pour passer de la critique à la résolution.
Le pays a mis en avant Sarkozy, Royal et Bayrou qui ont en commun de n’avoir jamais dit que les contraintes extérieures justifiaient un renoncement de leur part. Ils répondaient chacun à leur façon à la nécessaire articulation entre ce qu’est « être » Français et le cours économique de la globalisation qui se fait par le « faire ». Ces trois personnalités se sont construites psychologiquement et politiquement dans la nécessité de ne pas s’abriter derrière des tutelles paternelles, mais devant se construire par elle-mêmes. Ayant travaillé pour les trois candidats, je peux constater le lien entre ce qu’ils sont, leur vision politique de la société et même leur utilisation des outils leur permettant de la comprendre.

La cohérence sarkozienne l’a emporté

Dans la dynamique de la campagne, chacun avait des contraintes différentes. Ségolène Royal partait de l’incarnation des valeurs et elle devait dire en quoi elle avait un projet qui articulait ces valeurs. Pour Nicolas Sarkozy, c’était le contraire. Il partait de la résolution d’un projet et devait faire la démonstration que quelque chose le dépassait. Dans ce travail de remontée ou de descente de filière, du « spirituel au temporel », c’est Nicolas Sarkozy qui a mené la campagne la plus maîtrisée, la plus cohérente et constante.
L’évolution des intentions de vote permet de voir comment les événements influent sur les perceptions des candidats. Ségolène Royal commence à décliner après son investiture par le PS. Elle part en Chine, au moment où elle devait — avait-elle annoncé —, faire un projet avec le pays et lorsqu’elle commence à discuter avec le PS sur la fiscalité qui n’est qu’un outil au service de ce projet qu’elle devait faire avec les citoyens. Après Villepinte, elle continue à « dévisser » — alors que les journalistes considèrent qu’elle a fait un bon meeting —, parce que le pays ne retrouve pas la « Ségolène » initiale et ne voit pas la cohérence de son catalogue de propositions, remake de 1981. Ensuite, elle remonte après son émission de TF1, apparaissant comme étant en contact direct avec les Français. Puis, elle « redévisse » quand les ténors du PS viennent l’aider. Elle remonte faiblement après avoir déclaré : « Je suis libre, je n’ai de compte à rendre à personne. »
Si on en reste à une lecture horizontale gauche-droite des contenus des politiques, on ne comprend pas les évolutions du pays. On s’interroge sur les sondages et la manière dont ils sont faits, et non pas sur les logiciels d’interprétation. C’est en fait la lecture verticale de l’opinion dans son rapport direct au candidat qui a prévalu. C’est pour avoir rompu ce lien que Ségolène Royal a « dévissé », d’abord en mettant le Parti socialiste entre elle et le pays, puis l’anti-sarkozisme vécu comme une esquive, puis son dialogue avec Bayrou perçu comme un contournement.
L’émergence de Ségolène Royal fut l’expression du fait que les socialistes n’ont pas travaillé pendant cinq ans. Dans une première interview après leur défaite de 2002, je constatais que « la thèse de l’accident empêchait la gauche d’avancer ». Si on pense que c’est la faute des autres lorsqu’on subit un échec, on est dans ce que condamne à juste titre Orwell : le moralisme. On ne se remet jamais en cause. On a la morale pour soi.
L’émergence de Ségolène Royal a été pour l’électorat de gauche une façon de contourner les non-dits stratégiques de ses dirigeants. Il n’y a plus de correspondance entre l’électorat de gauche et la géographie de la gauche. Ceux qui votent à gauche de la gauche, contrairement à ce que disent les leaders de gauche et les journalistes, ne votent pas ainsi parce qu’ils sont des radicaux politiques, mais parce que ce sont des conservateurs sociaux. Avec le « non » au référendum (CSA avait été le premier institut à voir le « non » devant le « oui »), j’avais tout de suite indiqué que le « non de gauche » n’existait pas, mais qu’il y avait un « non à gauche ». Ceux qui avaient voté « non » ne l’avaient pas fait pour construire une alternative politique au capitalisme, mais par antilibéralisme. Sinon, on ne comprend pas que, depuis une décennie, le pays soit idéologiquement antilibéral et qu’il n’y ait pas de construction d’un anticapitalisme politique. Ce « non à gauche » était purement social. C’était une manière de dire : « Vous ne nous protégez pas. Vous ne réformez pas au sens où nous l’entendons, celui de la préservation des compromis capital-travail acquis au sein de la Nation. »
Puisqu’il n’y a plus de rapport entre ce qu’est la géographie politique de la gauche, ses débats doctrinaux et les raisons pour lesquelles l’électorat vote, notamment à gauche de la gauche, Ségolène Royal semblait, elle, contourner les questions doctrinales, vécues comme des esquives et des renoncements. Parce qu’elle a un rapport culturel à la gauche et non pas un rapport doctrinal, elle a expérimenté et rencontré l’électorat de gauche, mais sans avoir fait la démonstration en cours de campagne qu’elle avait les outils pour articuler les raisons de son succès et les moyens de son projet, pour sortir le pays de l’ornière. Elle portait l’intuition que le malaise dans la société française ne provenait pas des Français, mais des élites. Elle a trouvé la façon d’avoir l’oreille des Français, mais sans passer de ce constat générique à la question du « que faire et comment ? ».
Le travail de Nicolas Sarkozy a été systématique, professionnel dans l’analyse de l’opinion et dans l’exploration des voies de résolutions à partir de l’acceptation relative des contraintes de la globalisation. On le créditait d’être compétent, d’avoir de l’expérience. En outre les individus qui ont le sentiment d’être pris dans une tempête avaient besoin de « valeurs balises » qui les rassurent moralement. Nicolas Sarkozy les a portées en distinguant le bon grain de l’ivraie. Je suis néanmoins en désaccord avec la thèse qu’il y aurait une droitisation de la société. Le pays est idéologiquement à gauche sur le souhaitable et politiquement à droite sur le possible. Il existe bien plutôt un besoin de normes et celles de Sarkozy étaient plus lisibles que celles de Royal qui n’a pas fait la démonstration que le souhaitable de ses normes collectives étaient possibles.
Une fois qu’on s’est distingué des autres, il faut des « valeurs phares » pour articuler le rassemblement. Nicolas Sarkozy a réussi à articuler l’idée qu’il est vain de vouloir combattre le marché et la globalisation, en marquant son intention autour de « valeurs phares » : « Vous pouvez compter sur moi pour remettre, avec des valeurs comme la fierté du travail et la Nation, chaque catégorie sociale en mouvement autour d’un projet qui la dépasse. »
Avec un score historique depuis les années de Gaulle-Pompidou, il a réussi à réconcilier la droite sociale et la droite libérale, en tirant le bilan de son échec à l’époque où il soutenait Balladur. Il a dit aux entrepreneurs : « Je vais remettre la France au travail », aux classes moyennes : « La France au travail va ramener la croissance dont vous serez à nouveau les pivots », et aux catégories populaires : « Vous pouvez compter sur moi pour distinguer le travailleur de l’assisté que vous redoutez de devenir. » Il a donc construit son chemin de cohérence avec les « valeurs phares » de la Nation, de la préférence communautaire en Europe. Il les a articulées avec la capacité de l’individu à se distinguer de l’autre qui est en général le proche : « Vous, Monsieur, vous méritez mieux que votre situation actuelle. Vous faites partie des honnêtes gens, des travailleurs, de ceux qui se lèvent tôt », tout en tenant un propos général sur la Nation. Nous ne sommes pas les États-Unis : la réussite individuelle ne fait pas l’économie du rapport au collectif.
Ceux qui ont voté pour Nicolas Sarkozy ont voté pour sa personne et son projet. Les électeurs de Ségolène Royal ont d’abord voté contre Nicolas Sarkozy, ce qui du coup signait sa défaite. Elle a fait, en fin de campagne, la même erreur que Lionel Jospin en 2002. Lionel Jospin ne disait pas qui il était, quel était son projet, et lui-même ne le savait sans doute pas très bien. Il semblait dire essentiellement que Jacques Chirac était dangereux pour le pays. On ne se définit pas par rapport au danger que représente l’autre. En France, une présidentielle constitue un lien vertical : chaque candidat doit montrer qui il est dans sa cohérence et surtout ne pas se définir par rapport à l’autre. Se définir par rapport à l’autre, c’est avouer qu’on ne veut pas du pouvoir pour résoudre les problèmes mais pour éviter l’autre. C’est le projet qui rassemble et non l’anti-sarkozisme. Avant le premier tour, Sarkozy était crédité d’une meilleure capacité à rassembler que Royal. Le duel d’entre les deux tours que journalistes et politiques jugèrent à l’avantage de Royal parce qu’ils voyaient dans ce genre d’exercice un combat de boxe, aura été à l’avantage de Sarkozy pour l’opinion qui voit dans cette rencontre non pas un ring mais le divan du psychiatre permettant de donner à voir la cohérence de chacun.

L’imaginaire présidentiel a préempté la question sociale

La prise de la question identitaire et la prévalence du projet sur les programmes relativisant la question sociale, les électorats seront au final inter-classistes en dépit d’une forte participation. L’électorat de Sarkozy est composé de la France des indépendants et détenteurs de leurs moyens de travail d’un côté et des salariés du privé de l’autre. En début de campagne, il ne prend pas dans le salariat et, en fin de campagne, il est majoritaire dans le salariat du privé et, au sein de celui-ci, chez les ouvriers du secteur secondaire. Les catégories populaires ont été séduites non seulement par son ode au travail et à la Nation mais par son volontarisme néo-bonapartiste. Pendant le débat télévisé, il ironise contre Ségolène Royal en disant que lorsqu’une chose est compliquée elle nomme une commission. Il marque alors un point décisif dans les catégories populaires. La démocratie participative, c’est en effet pour les classes moyennes, la petite bourgeoisie intellectuelle. Les catégories populaires sont plutôt sur le registre bonapartiste : « On veut un chef qui s’engage. S’il n’est pas à la hauteur, on le remerciera après. » La France de Sarkozy est économiquement celle des entrepreneurs et culturellement celle des ouvriers d’usine pour qui la fermeture de leur usine entraîne leur mort sociale. Cette France-là doit pouvoir compter sur le volontarisme du chef.
La France de Ségolène Royal, c’est d’un côté la France précarisée, celle des jeunes qui ont un haut niveau de diplôme et qui n’ont pas l’emploi à la hauteur de leur qualification et de l’autre côté la France de la fonction publique. Pour François Bayrou, l’électorat est plus homogène c’est celui des classes moyennes et diplômées. Ce n’est pas un électorat de la protestation. D’ailleurs le pays n’est pas protestataire au sens nihiliste du terme. Le « non » au référendum européen n’était pas protestataire. Le pays ne veut pas renverser la table, mais il veut simplement que les hommes politiques ne soient plus des privilégiés, mais redeviennent des « puissants » à leur service. Face à la crise du pays, les hommes politiques expliquaient que le pays devait aller là où le conduisent les contraintes extérieures. Ils justifiaient ainsi leur impuissance ou leurs difficultés à agir en fonction de Bruxelles, des marchés financiers, de la globalisation… Le pays se demandait à quoi servent les hommes politiques si, chaque fois qu’on les interpelle, ils justifient leur impuissance par des contraintes qui lui échappent. A quoi sert donc la politique [5] ?
Le pays a vu dans Bayrou, Royal et Sarkozy le retour du politique. Il avait donc moins de raisons de voter aux marges du système. Bayrou a obtenu un beau score à la présidentielle, mais il va se heurter à présent à la logique des institutions et du mode de scrutin. Il ne va pas pouvoir conserver ce capital présidentiel aux législatives. Peut-être le retrouvera-t-il en partie aux municipales, aux régionales, aux européennes ?
Nous avons été dans une séquence présidentielle. Arrive maintenant la période des réalités. Il y a de la religiosité dans la politique et il faut prendre au sérieux les phénomènes de croyance. Ils ne peuvent être ramenés à des phénomènes d’imposition médiatique. Le pays s’est rassemblé dans ce moment de communion. Pendant la campagne, le pays a eu le sentiment de mener la danse et a été content de constater que les candidats essayaient de le séduire. Les Français y auront vu une promesse tout en se méfiant des phénomènes de marketing politique. Les gens sont allés voter, même si, en fin de campagne, ils ont pu éprouver de la déception vis-à-vis de leurs candidats dont aucun ne portait à lui seul ce qu’ils attendaient en termes d’incarnation et de résolution. Ils sont allés voter, parce qu’il s’agissait de remettre à l’Élysée un lieu de pouvoir. Puisque le lieu de pouvoir politique est rétabli, la dispute sociale sur le contenu des politiques reviendra.
On peut alors avoir deux lectures du gouvernement d’ouverture de Nicolas Sarkozy. La lecture politicienne traditionnelle : il faut laisser peu d’espace à l’opposition et la diviser. Et une lecture plus subtile : Sarkozy a conscience de l’avoir emporté non pas tant sur son programme, mais sur un imaginaire présidentiel qu’il faut prendre en compte dans la construction gouvernementale. En 1988, Mitterrand avait conscience que ce n’était pas la gauche qui l’avait emporté, mais sa façon d’être « tonton », au-dessus de la Nation. C’est pourquoi il a installé Rocard à Matignon qui croyait stratégiquement à l’ouverture, alors que Mitterrand n’y croyait pas. Rappelons que Mitterrand avait déclaré, avant les législatives, qu’il n’était pas bon qu’un même parti ait tous les pouvoirs. Son analyse sur les raisons de la victoire de 1988 était lucide.
Pour Nicolas Sarkozy, il s’agit sans doute d’articuler le « gouvernement d’ouverture » comme contrepoids de son volontarisme à l’Elysée, afin d’être plus élastique avec la réalité du pays au travers du profil de ministres plus sociaux que libéraux. Sarkozy ne ressemble pas à Chirac. C’est plus un Casanova qu’un Don Juan. Il veut du pouvoir pour en faire quelque chose et réformer selon ses vues à partir de la réalité du pays. Son sacre ne vaut pas adhésion à chacune de ses mesures programmatiques et il le prend en compte en constituant dans la phase actuelle ses propres contre-pouvoirs.

Débat

Mai 68 et le sentiment d’un désordre injuste

- Q : Nicolas Sarkozy s’est appuyé sur un électorat de droite traditionnel, sur les patrons du privé en même temps que sur un électorat ouvrier et populaire. Mais entre les deux, que deviennent les couches moyennes ? Il semble qu’il ne se soit pas vraiment adressé à ces couches moyennes. En critiquant Mai 68, il a pris de front ce qui constitue, depuis quarante ans, un fond culturel des couches moyennes en France. Est-ce qu’il peut tenir sans les prendre en compte ? Giscard disait que la France doit être gouvernée au centre, en pensant précisément à ce groupe central.

- Stéphane Rozès : Les classes moyennes et moyennes supérieures étaient, au début, séduites par Ségolène Royal, beaucoup ont basculé ensuite vers François Bayrou pour retrouver pour partie Ségolène Royal au second tour. Au second tour, Sarkozy s’en sort bien chez les professions intermédiaires, mais il est minoritaire chez les cadres et professions intellectuelles supérieures. L’électorat de François Bayrou est intéressant parce qu’il est culturellement proche de Ségolène Royal sur la question de la démocratie et du type de gouvernement, mais proche de Sarkozy sur l’économie.
Politiquement, Sarkozy entonne la critique culturelle de Mai 68. Comme toujours, chacun entend ce qu’il a envie d’entendre, mais le pays ne remet pas en cause les acquis de 68. L’idée de revenir avant 68 ne concerne qu’une petite minorité de la population. Dans un pays inquiet de son devenir, domine l’idée qu’il faut remettre un peu de normes. Dans son discours sur 68, Sarkozy importe les thèses d’Allan Bloom et des néo-conservateurs américains. Il dénonce le relativisme. Il y a le bien et le mal, une hiérarchie, tout ne se vaut pas... Et en effet, il parle aux catégories les plus fragiles économiquement et socialement en les sécurisant moralement. Il s’adresse également aux jeunes de façon métaphorique en disant que la génération de 68, à peu près celle de leurs parents, avait été hédoniste plutôt que de s’occuper de leur laisser une société en état de marche. Mais il peine à convaincre les jeunes qui se construisent identitairement selon une grille générationnelle de leur situation, et il ne laisse guère le soin à un représentant de la génération de leur parent de trier en leur sein le bon grain de l’ivraie.
Mai 68 était la révolte individuelle et collective contre l’ordre injuste des tutelles verticales autoritaires : l’État gaulliste, le patron, le mandarin, l’adjudant, le pater- familias… dans un horizon économiquement balisé. Les Français ont désormais le sentiment qu’on vit un désordre injuste. Ils ont repéré le type d’ordre proposé par Nicolas Sarkozy. Beaucoup ont pu se dire qu’il recélait des dangers potentiels dans la distinction entre le méritant et celui qui ne l’est pas : le travailleur de l’assisté, le bon jeune du mauvais, l’immigré choisi de l’immigré subi… Mais entre un ordre éventuellement injuste et un ordre juste évanescent ou renvoyé à plus tard porté par Ségolène Royal, le pays a suffisamment exploré sa crise, son malaise, les compromis entre le souhaitable et le possible… pour aller vers le candidat qui semblait avoir une cohérence lisible pour sortir le pays de l’ornière. L’erreur fatale de la fin de campagne de Ségolène Royal a été de se fragiliser en semblant participer à un front anti-Sarkozy. Se mettant dans la posture de l’agressé, Nicolas Sarkozy évitait les coups et développait sa cohérence. Ségolène Royal se laissa entrainer dans la pente de la distinction morale face à son adversaire, ce qui fut largement perçu comme une posture esquivant la question de sa propre capacité de sortir le pays de la crise.

- Q : Est-ce qu’on assiste à la fin de la gauche culturelle issue de Mai 68, à quelque chose qui a été structurant pour toute une génération ?

- Stéphane Rozès : Quand on interroge les jeunes dans les enquêtes qualitatives, ils nous disent que leurs relations avec leurs parents sont bonnes, mais que contrairement à la génération de leurs parents, sous-entendu la génération de soixante-huit, ils arrivent dans une société qui n’est pas en état de marche pour eux. J’observe que le discours anti-soixante-huitard fonctionne aussi dans l’autre sens de façon paradoxale, chez des gens qui ont connu soixante-huit. La moitié du corps électoral a plus de cinquante ans. Dans cette catégorie d’âge, Nicolas Sarkozy fait au-dessus de 60%. En-dessous de cinquante ans, Ségolène Royal fait 52-53%. Le discours sur 68 marche, chez ceux qui y ont adhéré, comme la fermeture du ban. Si le souhaitable, porté par 68, cumulant avenir économique et hédonisme culturel, n’est plus possible dans la période actuelle, mieux vaudrait normer le souhaitable.

La défiance reflue momentanément devant le volontarisme politique

- Q : Pierre Rosenvallon a parlé d’une « démocratie de défiance ». N’y a-t-il pas eu un vote anti-Sarkozy et anti-Royal, y compris dans le vote Bayrou ?

- Stéphane Rozès : Je ne partage pas ce point de vue. Dans « Aux origines de la crise politique [6] » j’analysais qu’il y avait bien défiance, mais qu’elle n’était pas structurelle. Sa raison ne se trouvait pas dans la société, mais dans le rapport des hommes politiques à la politique elle-même et aux autres pouvoirs dans le cours actuel du capitalisme passant du règne du manager à celui de l’actionnaire. Le pays voulait non pas renvoyer les politiques mais faire revenir la politique. Durant ces dernières décennies, lors des crises sociales et politiques, le pays n’était pas dans la révolte, encore moins dans la révolution, mais dans des jacqueries face aux privilèges. La présidentielle, au travers du retour du volontarisme des candidats et l’accusé-réception électoral du pays, montre bien qu’il n’y a pas de défiance structurelle à l’égard de la démocratie.
Cette démonstration, il est vrai, se fait au prix d’une autonomisation de l’imaginaire politique par rapport au réel économique et social. La défiance peut revenir à cause de l’écart qui existe entre ce que le pays a investi dans cette campagne et le retour aux réalités. Mais, une campagne, les sondages et finalement le vote éclairent les fondamentaux du pays. La défiance aurait occasionné le retrait du jeu : une forte abstention et le vote aux extrêmes. Or, le pays a voté massivement et les extrêmes ont été minorés. Que s’est-il passé ? Le propos des trois principaux candidats a été de remettre le volontarisme politique au centre du dispositif. En fin de campagne, chacun pouvait être déçu par son propre candidat. Mais l’important a été l’injonction d’aller voter pour que le pays installe à l’Élysée un président qui remette le politique au centre du dispositif. Ceux qui ont donné un vote d’adhésion à Nicolas Sarkozy sont plus nombreux que ceux qui ont donné un vote d’adhésion à Ségolène Royal ou François Bayrou. C’est le candidat qui a existé par lui-même qui l’a emporté. Bayrou et Royal qui se sont davantage défini négativement, par « défiance » à l’égard de l’autre, ont laissé passer le rendez-vous présidentiel. Au total les motivations positives de vote l’ont emportés sur les votes de défiance qui n’ont concerné que 24% de l’électorat contre 30% en 2002, avec une forte abstention.

- Q : Cette élection présidentielle ne porte-t-elle pas surtout la marque d’une nouvelle génération ?

- Stéphane Rozès : Ce qui me frappe dans l’analyse de la société c’est qu’apparemment les acteurs politiques sont très modernes. Nicolas Sarkozy, par exemple, monte le perron de l’Elysée en joggant. Mais l’engouement à leur égard révèle des choses anciennes dans le pays. Napoléon rend compte mieux que Nike de l’élection de Nicolas Sarkozy. Quand on est jeune, comme vous l’êtes, Monsieur qui m’interpellez, on pense qu’il y a sans cesse du mouvement et de la nouveauté. Mais, plus on travaille sur les représentations et les votes, plus on est frappé de constater la trace de permanences sous la nouveauté. Derrière l’écume, transparaît le fond du pays. Celui-ci reste sur ses fondamentaux d’imaginaire. Au sein d’une offre politico-médiatique construite, au travers des sondages et des votes, il a l’occasion de faire passer des messages. Il a eu le sentiment que c’est lui qui avait fait Nicolas Sarkozy contre le parti du président, Ségolène Royal contre les éléphants et François Bayrou contre la gauche et la droite instituées. Ce n’est pas contre l’ancien que le pays s’est rebellé mais contre ce qu’il considérait comme des privilégiés qui s’irresponsabilisaient au travers de la modestie politique au nom de la post- modernité. Il est passé de la défiance à l’expectative et à l’attente du retour du volontarisme politique

- Q : Est-ce que le vote des extrêmes est durablement diminué ?

- Stéphane Rozès : Le Front national est doublement affecté par ce que le pays a investi dans cette présidentielle, par la réponse de Sarkozy et par l’âge de Jean-Marie Le Pen. Sa fille qui pensait pouvoir éventuellement lui succéder est considérée comme responsable de la défaite au sein du Front national. On assiste donc, au sein du Front national, à une crise électorale et stratégique. La gauche de la gauche et les écologistes ont été quant à eux handicapés par le fait que l’investissement du pays sur l’identité qui devait réinvestir le pouvoir a relativisé les propos supplétifs ou alternatifs à ce propos. La dispute sociale va revenir précisément parce qu’il y a dorénavant un objet de pouvoir. Aux législatives, la gauche non socialiste n’aura pas d’espace électoral puisqu’il s’agira de permettre au nouveau président de gouverner. Mais son espace pourra se déployer ensuite.

Institutions et « lois du mouvement »

- Q : Comment expliquer que les sujets de politique étrangère et de défense aient été si peu abordés, alors que ce sont les prérogatives essentielles du Président de la République ?

- Stéphane Rozès : C’est justement à relier avec la spécificité de cette présidentielle. Avant d’avoir quelque chose à dire en Europe et dans le monde, il faut savoir qui on est. Or c’était la vocation de cette présidentielle de redéfinir en cours de campagne le contrat politique qui refonde l’identité. C’est pourquoi une fois élu, Sarkozy peut dire à ses partenaires européens : « La France est de retour. » Les Français ne sont ni ouverts ni fermés au monde et à l’Europe, ils sont projectifs, hugoliens ou napoléoniens. Pour que la projection ait lieu, il faut avoir une idée des valeurs universelles qui seraient les nôtres. L’objet de cette présidentielle était de redéfinir la question identitaire au travers du contrat commun à redéfinir.

- Q : Comment interprétez-vous son choix d’un ministre plutôt à gauche pour le Ministère des Affaires étrangères, alors que c’est un domaine important pour le président ? Après avoir être allé chercher les voix d’extrême droite, comment peut-il tenter aussi rapidement une ouverture vers la gauche ?

- Stéphane Rozès : Nicolas Sarkozy est fondamentalement un politique au sens pragmatique du terme. Il tient un discours sur la Nation, il récupère une forte partie de l’électorat populaire et d’extrême droite. Ensuite, comme il sait que c’est lui qui va imprimer le mouvement, il fait des appels d’offre à gauche et au centre. Il veut résoudre les problèmes en enjambant les obstacles potentiels.
C’est quelqu’un qui travaille sur des dossiers qu’il prend les uns après les autres dans un mouvement selon lui résolutoire. Il avait un dossier « La présidentielle », un dossier « Le pays », il avait depuis son plus jeune âge le dossier « Nicolas Sarkozy »… Il a réussi du jamais vu dans l’histoire. Tout en appartenant à une majorité sortante, il n’a cessé de faire entendre ses éléments de distinction. Il a tiré les leçons de 1995. Il a opéré une synthèse Balladur-Chirac. Maintenant, il a devant lui le dossier « Je suis président de la République et je dois réformer le pays ». Sarkozy voit dans le mouvement sa finalité ce qui est perçue comme une promesse par le citoyen et une façon de se constituer des marges de manœuvre.

- Q : Est-ce que l’activisme politique de Nicolas Sarkozy ne va pas transformer la fonction présidentielle ? Ne risque-t-il pas d’introduire une confusion entre le rôle du Premier ministre et celui du président de la République dont la tâche principale est d’être le garant de l’unité nationale et des grandes valeurs de la République ? Est-ce qu’il n’y a pas à terme un risque de crise institutionnelle ?

- Stéphane Rozès : Sarkozy, comme l’étaient Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius, est dans le quinquennat, dans l’idée d’un président qui se retrousse les manches et « va au charbon ». Ségolène Royal était plus dans le style du septennat, celui d’une présidence comptable des valeurs, avec l’idée que le travail des techniciens se fait à Matignon. On enjambe les techniciens par la démocratie participative ; on s’assurait que les techniciens font bien leur travail en fonction des valeurs et du projet portés par la présidente. On a bien vu que les Français étaient prêts à admettre que Ségolène Royal n’avait pas tout à fait la compétence attendue sur certains dossiers. C’était net dans la primaire au PS. On a fait un sondage CSA-Le Parisien, après le débat décisif sur les questions économiques et sociales : les Français ont répondu que Dominique Strauss-Kahn était le meilleur sur ces questions, mais qu’ils préféraient Ségolène Royal à l’Élysée. Tout est résumé dans cette contradiction apparente. Les contradictions apparentes de l’opinion permettent de comprendre ce qui se passe profondément dans ce pays. La responsabilité importait d’abord, avant la compétence, l’imaginaire présidentiel avant la dispute sociale, l’axe vertical d’incarnation avant l’axe horizontal gauche-droite de résolution des questions économiques et sociales.
Avec Sarkozy, le Premier ministre serait plutôt un super-directeur de cabinet. L’inconvénient, du point de vue de ce qu’on appelle la gouvernance, c’est qu’il ne pourrait pas prendre beaucoup de champ. Mais, en même temps, il est, pour les Français, dans la responsabilité et le mouvement. Nicolas Sarkozy, c’est « l’homme pressé ». Certains lui ont dit qu’un pèlerinage au Mont Saint-Michel, avec une centaine de journalistes tenus à distance à cinquante mètres, ce n’était pas un pèlerinage. Alors, dans son entourage, on a hasardé une retraite chez les bénédictins de la Pierre-qui-Vire. Il a préféré le Fouquet’s puis terminé l’escapade familiale sur le yacht d’un ami patron… Il ne faut pas demander aux gens autre chose que ce qu’ils sont. Et les Français ne lui en ont pas tenu rigueur car il sera jugé sur son action. Un président qui prend de la hauteur, c’était bon pour Mitterrand et Chirac. Puisque Sarkozy choisit le mouvement, il faut que celui-ci soit suffisamment important pour qu’il porte sa propre cohérence.
Le pays est très attentif à ce que va faire Nicolas Sarkozy, il le jugera sur la cohérence entre ses mesures et leur filiation dans son projet présidentiel que nous avons évoqué. Si vous aviez invité Nicolas Sarkozy et que vous lui aviez posé la question :« Où va le pays ? », il vous aurait sans doute répondu : « La réponse est dans le mouvement que je vais impulser. »


(*) Cette lettre rend compte d’un mardi de Politique Autrement qui s’est tenu le 14 mai 2007 avec Stéphane Rozès, directeur général adjoint de l’institut CSA, responsable du département Opinion-Institutionnel, maître de conférences à Sciences-Po Paris, auteur de « Aux origines de la crise politique », Le Débat, n° 134, mars-avril 2005, « La renationalisation du débat européen », Le Débat, n° 136, septembre-octobre 2005 et « Comprendre la présidentielle », Le Débat, n° 141, septembre-octobre 2006. Pour les données d’opinion et électorales, se reporter aux sites de l’institut Csa et de ses confrères.


Notes

[1Stéphane ROZES, « Comprendre la présidentielle », Le Débat, op. cit.

[2« Comment peut-on être Français ? », Le Nouvel Observateur, juin 2006.

[3Stéphane ROZES, « L’Europe et les sondages : compréhension et impact », Lettre de Politique Autrement, mai 2005 et « La renationalisation du débat européen », Le Débat, op. cit.

[4Stéphane ROZES, « Comprendre la présidentielle », Le Débat, op. cit.

[5Stéphane ROZES, « Aux origines de la crise politique », Le Débat, op. cit.

[6Stéphane ROZES, « Aux origines de la crise politique », Le Débat, op. cit.


[Haut de la page]     [Page précédente]