La lettre
Juin 2012 - ISSN 2261-2661
Lettre N° 57 - Irak, Afghanistan, Libye, Syrie… La démocratie peut-elle être installée par des armées étrangères ?
Rony Brauman (*)

En Syrie, comme en Libye, ces événements se situent dans le monde arabe et aux abords de la Méditerranée. Ces points communs renforcent le contraste entre le volontarisme de l’intervention étrangère en Libye et la prudence qui peut paraître excessive face à la situation en Syrie. Mais il convient de se placer au-delà d’une démarche purement morale qui récuserait ces différences de traitement, car le propre de la politique internationale consiste à tenir compte de la singularité des circonstances et des événements.

Le cas Libyen

En Libye, l’extrême faiblesse diplomatique et militaire du régime a rendu l’intervention possible. Kadhafi, isolé, ne bénéficiait d’aucun appui au Conseil de sécurité de l’ONU, contrairement à la Syrie qui est soutenue par la Russie et la Chine. Le régime libyen était également très faible sur le plan militaire : chaque intervention de son armée au Tchad s’était soldée par une défaite, son aviation était presqu’inexistante, ses blindés en mauvais état et ses troupes divisées.
Par ailleurs, des dirigeants européens voyaient dans l’intervention en Libye l’occasion de créer dans leur pays un sentiment d’union nationale. Mise à part la période d’enlisement constatée par les militaires eux-mêmes, une seule bavure importante de l’Otan a eu lieu, ce qui est très peu dans une guerre de sept mois. Cette guerre, menée avec un savoir-faire technique notable, a rassemblé la quasi-totalité de la classe politique française, des opinions et des éditorialistes. Les conditions favorables étaient donc réunies pour qu’adviennent une victoire militaire et un résultat politiquement acceptable. La défaite de Kadhafi était certaine, mais le doute subsistait quant à ce qui allait suivre son exécution et la défaite du régime. J’en parle d’autant plus librement que j’étais l’un des rares opposants à cette intervention.
Les conditions dans lesquelles la guerre a été déclenchée restent à éclaircir mais tout laisse à penser que Nicolas Sarkozy et Claude Guéant l’ont très vite voulue. Les manifestations ont commencé le 15 février à Benghazi du fait de l’emprisonnement d’un avocat, militant des droits de l’homme, avant de s’étendre rapidement dans l’est du pays, les premiers affrontements se produisant le 17 février à Benghazi (7 morts). On ignorait tout, en France et en Angleterre, de ceux qui allaient diriger ce soulèvement. Or il n’a fallu que trois semaines entre le premier jour du soulèvement et la reconnaissance du Conseil national de transition (CNT) comme instance légitime, alors que la composition de ce dernier était inconnue, et il n’a fallu qu’une semaine de plus pour l’entrée en guerre. Le CNT a été d’emblée reconnu par la France dès le 10 mars, sous l’influence avérée de Bernard-Henri Lévy, et décrété seul représentant légitime du peuple libyen. En moins de trois semaines, cette nouvelle instance remplaçait les représentants de l’État libyen au Conseil des droits de l’homme et au Conseil de sécurité de l’ONU, alors que Kadhafi se trouvait encore en place et que la Libye faisait partie du Conseil de sécurité au moment de la guerre. Il n’existe pas, à ma connaissance, de précédent à cette situation et cette procédure inédite est passée inaperçue, comme si elle allait de soi. Il est vrai qu’elle se justifiait par l’accumulation d’allégations alarmantes : usage d’avions contre des manifestants, déploiements de milliers de mercenaires dopés au Viagra, déjà coupables de milliers de morts et de viols, colonnes de chars marchant sur Benghazi pour exterminer les insurgés et leurs complices... S’il est avéré que la répression avait fait dès le début mars plusieurs dizaines de morts et que des chars avaient pénétré dans Benghazi (d’où ils avaient été repoussés par les insurgés), le reste des allégations reste à prouver. Cette précipitation en dit long sur la légèreté dont a fait preuve l’ensemble de la classe politique et de la classe « éditocratique » françaises. Aujourd’hui, le pays se morcelle, les milices surarmées se multiplient et n’entendent pas abandonner le pouvoir qu’elles ont réussi à prendre, d’autant moins que le CNT ne représente personne, même en Cyrénaïque dont il est issu. J’ajoute que, selon le CNT, le bilan humain de cette guerre se monte à 30 000 morts, chiffre présenté par les nouvelles « autorités » comme un minimum. Si elle a été menée dans le but d’épargner des vies, le résultat est catastrophique et l’on comprend que ces chiffres aient été escamotés par les tenants de l’intervention.

« Deux poids deux mesures ? »

Face à la situation syrienne, l’approche des dirigeants occidentaux semble beaucoup plus élaborée ; la situation politique locale est prise en compte, alors même qu’elle a été délibérément ignorée en Libye. Ils ont à l’esprit les distances qui séparent l’opposition extérieure de l’opposition intérieure, ce qui oppose les groupes d’insurgés dans les différentes régions et, à l’intérieur de ces régions, les divisions entre les diverses composantes de l’opposition syrienne. Les diplomaties sont prêtes à travailler avec certaines d’entre elles, d’autres semblent plus menaçantes pour l’unité syrienne et pour l’établissement d’un état de droit. On peut dire que la lucidité, le réalisme comme méthode (et non pas comme principe) ont trouvé toute leur place dans la situation syrienne et si certains parlent de « deux poids, deux mesures » je ne suis pas mécontent que la réaction soit mieux mesurée et réfléchie en Syrie.
D’autres situations ont pu faire l’objet de réactions de type « deux poids, deux mesures ». Ainsi, quand l’Irak a envahi le Koweït, une coalition internationale s’est dressée. Mais quand les États-Unis ont envahi l’Irak, malgré une opposition presque unanime, on n’a pas imaginé qu’une coalition internationale pouvait se constituer pour leur faire la guerre. Outre le rapport de force militaire en faveur des États-Unis, personne n’a émis l’idée qu’il serait souhaitable d’arrêter les États-Unis plutôt que de les laisser dégrader une situation déjà très complexe au Proche-Orient.
De la même manière, personne n’a souhaité engager une action militaire contre Israël envahissant le Liban en 2006 ou « matraquant » Gaza en 2009 ; personne aujourd’hui ne souhaite s’attaquer à Israël, lorsque ce pays envisage sérieusement une attaque sur l’Iran avec des conséquences qui pourraient être catastrophiques selon de nombreux experts stratégiques israéliens eux-mêmes, y compris d’anciens patrons du Mossad ou d’anciens chefs d’État-major. Malgré toutes les critiques que je peux formuler vis-à-vis de la politique israélienne, je ne prônerais certainement pas une attaque militaire contre l’Iran, non pas parce qu’il devrait être de toute éternité exempt de toute mesure de rétorsion, mais parce que je suis convaincu que les résultats seraient pire que le mal que l’on veut traiter. Dans ce genre d’affaires comme en pharmacologie, on n’est jamais certain de trouver d’emblée la solution positive. En médecine comme en politique, un bon traitement est le résultat d’un bon calcul ; personne ne peut savoir d’avance ce qui va se passer. C’est pourquoi je défends l’idée de « deux poids, deux mesures », car c’est bien en fonction des conséquences plus ou moins prévisibles des décisions qu’il faut se déterminer.

Ingérence et recours à la guerre : quelle légitimité ?

L’ingérence et le recours à la guerre sont-ils forcément légitimes pour défendre les droits de l’homme ? Lorsqu’on pose comme objectif le rétablissement d’une situation favorable aux droits de l’homme, par l’interposition d’un bouclier qui viendrait protéger des civils contre les menées agressives de forces armées, on est apparemment précis, mais en réalité on est dans le vague le plus complet. « Protéger les populations », comme on le dit maintenant à la suite de la résolution de 2005 du Conseil de sécurité, c’est ni plus ni moins établir un gouvernement, car c’est précisément à l’instance qui gouverne le territoire qu’il revient de protéger la population. Ou alors l’alternative serait la fragmentation du pays en autant de groupes de populations qu’il existe de menaces et l’on assisterait non seulement à la guerre de tous contre tous mais au morcellement généralisé de tous les pays dans lesquels des violations sérieuses et répétées des droits de l’homme se produisent. S’ingérer pour protéger des populations afin de défendre leurs droits fondamentaux, c’est la recette pour le chaos, c’est l’invitation à entrer dans un grand nombre de conflits, car il y a un grand nombre de pays où les droits de l’homme sont violés.
Faut-il pour autant condamner toute intervention armée, tout usage de la violence, dans le domaine international, autrement que pour assurer la défense de son propre territoire ? Ma position est plus nuancée. La guerre de défense garde toute sa légitimité et nul ne condamnerait un pays pour avoir voulu défendre ses frontières contre une agression extérieure, y compris des pays qui viennent défendre le pays envahi contre l’agresseur extérieur.
Reste à déterminer dans quelles conditions des interventions extérieures comme au Sierra Leone, au Kosovo, au Timor, en Côte d’Ivoire, en Afghanistan, en Irak ou en Libye... peuvent être un recours légitime. De saint Augustin et saint Thomas jusqu’à la résolution du Conseil de sécurité de septembre 2005 instituant la « responsabilité de protéger », les cinq critères de la guerre dite juste sont restés remarquablement stables : ce sont l’autorité légitime, la cause légitime, la proportionnalité des moyens, l’usage de la guerre comme dernier recours et enfin des chances raisonnables de succès. Le contenu de ces critères se comprend différemment selon les époques (pour saint Thomas, l’autorité légitime était l’Eglise et la cause légitime la défense des chrétiens) mais, si évolutifs qu’ils soient, ils conservent un sens immédiatement intelligible et figurent à peu près sous cette forme dans le document des Nations Unies (l’autorité légitime étant aujourd’hui le Conseil de sécurité et la cause légitime la défense de la paix et la prévention de crimes contre l’humanité). Je laisserai de côté les trois premiers, d’ordre juridique, pour mettre en exergue les deux derniers que je qualifie d’éthico-politiques.
On peut analyser les « chances raisonnables de succès » au vu de la série assez longue d’interventions qui se sont produites depuis la chute du mur de Berlin, de la première guerre d’Irak jusqu’à la guerre en Libye. Certaines de ces interventions peuvent être considérées comme des « succès raisonnables », même si le terme « succès » peut sembler déplacé, car ces guerres provoquent toujours des destructions et des souffrances, des déplacements de population aux effets durables. Des succès raisonnables ont été remportés, lors de la première guerre d’Irak, lorsque le mandat était extrêmement clair : il s’agissait de faire sortir du territoire koweitien les troupes irakiennes qui s’y trouvaient. L’objectif était facile à cerner et le résultat simple à constater, dès que les troupes irakiennes furent rentrées chez elles. Un mandat limité, précis, observable sur le terrain est donc une condition.
En Sierra Leone, il s’agissait de défendre le régime en place contre une offensive de la guérilla du RUF [1] . Ce régime mis en place par les Nations Unies, renforcé par une élection et défendu par la communauté internationale, était mis en danger par une guérilla très violente venue menacer la capitale et dont les exactions étaient connues de tous. Les forces spéciales britanniques sont intervenues et, en un mois, ont battu la guérilla après une intervention très meurtrière, considérée comme réussie parce que la menace contre le gouvernement légal a été levée. Au terme de cette victoire, les SAS britanniques sont rentrées chez eux et le conflit était terminé. Ce n’était pas une guerre des droits de l’homme. Si on s’était intéressé au bilan des droits de l’homme, on aurait constaté qu’un certain nombre des composantes qui formaient le gouvernement sierra-léonais de l’époque s’était rendu coupable d’exactions comparables à celles du RUF. Pour les instances internationales, il s’agissait d’abord de la protection du gouvernement et de la stabilité du pays.
De la même façon en Côte d’Ivoire, l’installation d’Alassane Ouattara dans le palais présidentiel et l’éviction de Laurent Gbagbo pouvaient parfaitement être défendues. L’objectif était clair. Il s’agissait de destituer Gbagbo qui se cramponnait au pouvoir après des élections qui venaient de donner la victoire à son concurrent, selon les observateurs chargés de la régularité du vote. Il est avéré qu’Alassane Ouattara s’est rendu coupable d’exactions, au même titre que Gbagbo peut-être, même s’il demeure difficile de déterminer avec précision les auteurs de ces massacres dans ce genre de situation. Les violations des droits de l’homme se partagent entre les deux camps. Ce n’est pas sur ce point que l’intervention militaire a été menée, mais sur l’objectif précis de la mise en place du nouveau gouvernement reconnu par les Nations Unies et élu par le peuple ivoirien.
On pourrait continuer sur le Kosovo. Les alliés ont misé sur l’UCK, l’Armée de libération du Kosovo, qui était connue, et pas nécessairement de façon honorable. Cependant, le territoire était limité et se prêtait à un contrôle militaire réel. Le Kosovo est aujourd’hui une garnison de l’Otan. Jusqu’à peu, des soldats américains gardaient encore ses frontières et le pays vit sous perfusion européenne ; il ne vit pas très bien, mais un certain calme règne. Ce n’est pas sur la question des droits de l’homme que l’on s’est déterminé. Je précise que j’étais pour ma part engagé du côté bosniaque et que j’ai pris parti pour le cosmopolitisme de la Bosnie multiethnique, mais je rappelle au passage une vérité factuelle bien peu connue. Les termes de « purification ethnique » – qui ont pris force de formulation juridique aujourd’hui –, apparaissent dans un mémorandum de l’Académie des sciences de Belgrade en 1986-1987 pour désigner une situation que les nationalistes serbes redoutaient au Kosovo. C’était un vieil enjeu pour eux et ils soutenaient que les Serbes du Kosovo étaient menacés d’être « ethniquement purifiés » par les Albanais yougoslaves du Kosovo, le berceau historique de la Serbie. De fil en aiguille, sur un mode militant très émotionnel et fusionnel, on a fait un renversement de programme dans un renversement de termes, et l’on a prêté aux nationalistes serbes le projet de la purification ethnique comme programme central. Le paradoxe ultime de cette situation, c’est que la prophétie des nationalistes serbes du Kosovo s’est réalisée avec l’aide de ceux qui entendaient défendre le pluralisme, le cosmopolitisme et le multi-ethnisme. Reste que c’est bien avec des objectifs politiques que l’intervention a été conduite au Kosovo, celui d’empêcher que l’on ne redessine des frontières en fonction de la race et par la force sur le territoire européen. C’est la leçon des guerres en Yougoslavie et c’est la raison pour laquelle – tout en étant non interventionniste en général –, je considère que les interventions armées en Bosnie puis au Kosovo ont eu des justifications sérieuses et que leurs résultats qui ne sont pas enthousiasmants, mais pas désastreux non plus. Cependant, dès lors que l’on déplace la question du mode de la responsabilité politique vers celui des droits de l’homme, on est dans l’hubris, dans la démesure, dans le no limit. On n’en finit pas de filer des paradoxes troublants dès lors qu’on installe le débat comme l’ont fait Bernard Kouchner, Bernard-Henri Lévy ou André Glucksmann, tous ces interventionnistes prêts à toutes les guerres pour les droits de l’homme. Pour terminer, un mot sur le critère du « dernier recours », pour rappeler que c’est au contraire une guerre de recours immédiat qui a été conduite en Libye, toute offre de médiation – il y en a eu plusieurs – ayant été systématiquement écartée.
Ma réponse à la question qui m’était posée initialement est donc négative : la force permet de renverser un régime, dictatorial ou non, mais elle allume des incendies qu’elle est impuissante à éteindre et elle ne permet certainement pas d’installer la démocratie.

Débat

Morale et réalisme

- Q. : Nous sommes passés d’un réalisme politique des rapports de force entre États souverains comme à l’époque du général de Gaulle à un angélisme des droits de l’homme lié au droit international et conçu comme une « religion de l’humanité ». Ce passage du cynisme de la puissance et du réalisme politique à la morale des droits de l’homme n’est-il pas un symptôme de l’érosion de la politique ?

- Rony Brauman : Nous avons toujours besoin de trouver des justifications morales à ce que nous faisons. Dans le livre de Jean-Baptiste Vilmer, La guerre au nom de l’humanité [2] : tuer ou laisser mourir , l’auteur montre que les justifications des guerres, y compris dans un temps et un espace lointain, ont fréquemment retenu des considérations humanitaires. La théorie de la « guerre juste » remonte au XIIIe siècle, siècle a priori peu moral, et pourtant il s’agissait de considérations morales propres à cette époque où le souverain légitime avait été oint par le pape et où la cause juste était celle que défendait le catholicisme. Au XIXe siècle, du mouvement philhellène [3] en passant par d’autres mouvements de soutien des guerres, la dimension de la civilisation a toujours été présente. Lors de la guerre du Viêtnam, les discours de Westmorland, de Nixon ou de Kennedy étaient des discours humanistes. Il s’agissait de défendre les libertés, le droit au bonheur contre les menées d’un pouvoir totalitaire. Cette dimension morale demeure ; elle est sans doute intensifiée de nos jours. La morale ne s’oppose pas au cynisme ; ce sont plutôt la morale du devoir et la morale des conséquences qui s’opposent. On n’est jamais complètement d’un côté ou de l’autre. Mais, en politique, on doit être surtout du côté des conséquences.

- Q. : L’immédiateté de notre temps aujourd’hui n’est-elle pas contradictoire avec les réalités de la guerre ? On ne peut juger du résultat que dans le temps long, alors que l’on voudrait avoir une intervention avec des résultats politiques immédiats.

- Rony Brauman : Le modèle implicite véhiculé, lorsqu’il s’agissait de la Libye inscrite dans cette séquence particulière du printemps arabe, c’était que la démocratie était là, à l’état natif dans toute société, qu’il suffisait d’enlever le carcan tyrannique pour qu’elle s’épanouisse. C’est une conception mécaniste, anhistorique de la démocratie. Toutes les démocraties se sont construites dans le temps long et précipiter le cours de cette construction peut être contre-productif. Je suis frappé de la vision caricaturale dominante dans les discours médiatique et politique, selon laquelle nous aurions tous cru, jusqu’au « printemps arabe », que les Arabes n’étaient pas faits pour la démocratie, à laquelle s’opposerait notre conscience désormais claire selon laquelle la démocratie et les droits de l’homme, universels par définition, répondent aux aspirations de tous. Pour ma part, je n’ai jamais cru à aucune de ces deux propositions. L’état actuel désastreux de la Libye où des milliers de gens sont emprisonnés sans aucun recours, où la torture est largement pratiquée, ainsi que les persécutions ethniques, peut certes être considéré comme un état momentané de ce pays. Mais la question est de savoir si l’intervention militaire et l’accélération forcenée du cours de l’histoire ne va pas créer des fractures impossibles à combler. Il faut savoir également si les gens qui ont décidé cette intervention en Libye sont suffisamment stupides pour croire que la démocratie se joue dans les termes simplistes évoqués plus haut ou s’ils considéraient avec une certaine bienveillance l’idée de partition de la Libye. Depuis l’époque impériale, des plans de partition ont bel et bien existé, comme la partition de la Syrie ou de l’Irak.

- Q. : Comment juger d’une révolution dans l’immédiat ? Si on prend l’exemple de la Révolution française, ce qui a été produit pendant dix ans n’était-il pas pire que ce qui existait sous l’Ancien Régime ? La démocratie a cependant fini par s’instaurer un siècle après...

- Rony Brauman : Lors de la Révolution française, il s’agissait, si je puis dire, de l’engagement de la France en France. En Libye, on a pris la responsabilité de s’engager dans un autre pays. Cela pose deux problèmes différents, l’un est celui de l’usage de la violence en politique, l’autre celui de l’usage de la violence en dehors de son espace politique légitime. Lorsqu’on intervient à l’extérieur de son territoire, les conséquences de l’intervention sont subies par d’autres et par conséquent la responsabilité que l’on prend s’applique à d’autres que soi. D’où l’importance d’avoir une vision qui prenne en compte les conséquences de cette intervention.
Au Kosovo, en Bosnie, en Sierra Leone, on pouvait penser que l’on avait des chances raisonnables d’assurer un contrôle raisonnable des suites de l’intervention : les moyens étaient à portée de main, un mandat limité, un territoire limité. Dans des pays comme l’Irak, la Libye, l’Afghanistan ou la Somalie, on n’en a aucune. On est donc privé de toute possibilité d’assumer la moindre responsabilité ultérieure. Sur le plan de l’éthique, c’est important, même s’il est vrai que tout dépend de l’échelle du temps sur laquelle on examine la situation.
On doit également prendre en compte un troisième facteur, celui des intérêts du pays qui engage la guerre. On porte au pouvoir un gouvernement pour défendre les intérêts d’un pays, pas pour défendre les intérêts de la planète, même si l’on sait que la cogestion du système international fait partie des responsabilités politiques. La question des intérêts de la France dans l’intervention en Libye mérite d’être posée. Pour l’instant, on voit Total reprendre du poil de la bête en Libye, dans l’attente de quelques contrats. Mais dans l’ensemble de la région, il existe des réactions en chaîne induites par la circulation et la disponibilité à profusion des armes, du fait de l’intervention et notamment des livraisons par le Qatar et d’autres pays. Tout cela a entraîné des replis de groupes armés et la circulation d’un grand nombre d’équipement militaires extrêmement dangereux. Le Mali était déjà fracturé avant la guerre de Libye, mais celle-ci n’a rien arrangé, d’autant plus que les groupes radicaux islamistes et les pays qui avaient envie de déstabiliser cette région étaient tous du côté de la rébellion. Le gouvernement soudanais que par ailleurs Bernard-Henri Lévy et Nicolas Sarkozy considéraient comme génocidaire, était un des soutiens les plus ardents et fidèles du CNT. Toutes sortes d’intérêts contradictoires étaient en jeu. Mais tout cela a été rayé d’un revers de main, probablement parce que la méthode Coué a joué. Les intérêts du pays qui engage la guerre doivent donc aussi être pris en considération car in fine, la manière dont on définit nos intérêts a quelque chose à voir avec la morale politique.

Le rôle des médias

- Q. : Le recours croissant à l’argumentaire des droits de l’homme et à l’image morale que l’on veut donner à l’engagement militaire, n’est-il pas liés à la caisse de résonance que constituent les médias aujourd’hui ?

- Rony Brauman : Les médias ne fonctionnent pas seulement comme une « caisse de résonnance » ; le problème, c’est qu’ils n’informent pas et qu’ils sont entièrement soumis à la communication. Quand je disais que je ne croyais pas qu’il y avait eu 6 000 morts en Libye – car je sais ce que c’est que de compter des morts –, j’étais considéré comme un agent kadhafiste. Il a bien été confirmé par la suite qu’il y en avait entre 100 et 300, avec une proportion non négligeable de combattants. Mais il y a eu quatre points de cristallisation qui ont joué dans le déclenchement de la guerre. Le premier a été le mitraillage aérien par Kadhafi des manifestants de Tripoli le 21 février ; le deuxième, l’information selon laquelle il y avait déjà des charniers et dix ou quinze mille morts début mars en l’espace de quinze jours ; le troisième, l’évocation des mercenaires et leur viagra avec les menaces de viol – aujourd’hui le viol est un peu l’équivalent symbolique du cannibalisme au XIXe siècle et face à ces actes sauvages, il fallait rétablir la civilisation – et enfin le dernier a été la menace des chars sur Ben Ghazi le 19 mars qui a été le déclencheur de l’intervention, curieusement au moment où l’on était prêt.
Tout cela me paraît avoir été fabriqué. En ce qui concerne le mitraillage aérien, aucun support médiatique ne l’a jamais montré. Je me rappelle avoir été confronté à Bernard-Henri Lévy dans un débat publié par Le Monde, (mais à d’autres personnes également dans des circonstances analogues) qui m’opposait l’argument selon lequel un tyran qui mitraille son peuple ne mérite pas de gouverner. C’est un argument moralisateur, mais il a tout de même sa force. J’ai entendu Bernard-Henri Lévy dire, à de nombreuses reprises, que tout le monde avait vu ces attaques aériennes contre les manifestants et que personne ne le contestait. Or, personne ne les a vues, parce qu’elles n’ont pas eu lieu et on n’a même pas pris soin de substituer à ce non-événement des images de mitraillage aérien qui se seraient produits ailleurs. Il a suffi simplement que le mis en examen Kadhafi ait la tête du coupable idéal pour que tout puisse être retenu contre lui. C’est plausible, donc c’est vrai et tout le monde le croit, comme au moment du tsunami [4] ou dans l’affaire des charniers de Timisoara [5].
Ce phénomène m’intéresse car, dans le domaine de l’humanitaire, on voit souvent la montée de phénomènes aigus de mobilisation. On n’entend que ce que l’on est déjà prêt à entendre ; en l’occurrence, dans cette situation, Kadhafi était prêt à bombarder son peuple. Ce qui n’était pas inenvisageable ; il aurait pu le faire, mais il ne l’a pas fait. C’est donc un délit d’intention, non une réalité constatée. En ce qui concerne les « mercenaires du viagra », on n’a jamais trouvé de viagra ; ces mercenaires n’étaient pas plus mercenaires que les Qataris ou les compagnies privées de sécurité qui agissaient sur le terrain. Quant aux charniers en Libye, c’était également faux, on n’en a jamais retrouvé. On n’a cessé d’invoquer le passé de tueur de masse de Kadhafi, ce qu’il n’a jamais été. Il était certes un dictateur sans scrupule, il a terrorisé, il a fait mettre des bombes dans des avions dans les années 1990, mais il n’est coupable que d’un seul assassinat de masse, celui de la prison d’Abou Salim où se sont révoltés les islamistes qui y étaient enfermés. La répression de cette mutinerie a fait entre 1 200 et 1 500 morts, mais on le lui a moins reproché que l’attentat de Lockerbie ou celui du DC-10 d’UTA. Hafez el Assad a un passé, de « serial killer » si l’on peut dire, Kadhafi non.
On a reçu il y a un an, avec beaucoup d’honneurs, le président du Rwanda, Paul Kagamé, l’un des tueurs contemporains les plus éminents qui a probablement sur ses mains le sang de centaines de milliers de personnes. On n’a pas vu de manifestation des organisations de défense des droits de l’homme – sinon celle de quelques excités par ailleurs génocidaires et défenseurs de l’ancien régime – parce que Kagamé n’était pas un « bon client » en raison du génocide bien réel dont ont été victimes les Rwandais Tutsis en 1994. Cette moralité à géométrie variable est le contraire d’une morale.

- Q. : Beaucoup de journalistes n’estiment-ils pas qu’ils ont une sorte de devoir militant ?

- Rony Brauman : C’est le problème que j’ai rencontré à l’époque du tsunami. Je terminais un mandat au Conseil d’administration de France Télévision. J’avais donc un accès particulier à ses instances et j’ai vu des médias qui mobilisaient. Quand les médias cessent d’informer pour se consacrer à la mobilisation, ce ne sont plus des médias démocratiques, mais des médias pré-totalitaires, une Pravda sentimentale.
J’ai constaté au cours des trente dernières années de façon massive que la règle, en matière de politique étrangère, c’est le suivisme. Les médias se montrent souvent critiques sur les sujets de politique intérieure, mais je suis frappé par leur suivisme en politique internationale, y compris lorsqu’il y a des retournements.

Quelles leçons de l’histoire ?

- Q. : Dans les grands conflits comme celui du Viêtnam, les médias ont joué un rôle important dans la prise de conscience de ce qui se passait réellement sur le terrain. Dans une autre situation, la presse a été piégée par l’affaire de Timisoara et on a répété que l’on ne se laisserait plus prendre. Ce que vous dites va pourtant dans le même sens : on peut encore dire des choses ou inventer des événements qui n’existent pas. Quelles leçons a-t-on retenu de l’histoire ?

- Rony Brauman : Dans le scandale du Watergate, un journal a effectivement mis à terre un président des États-Unis. Mais en ce qui concerne la leçon de la guerre du Viêtnam, elle est très fabriquée par les trois groupes qui y ont intérêt : les militaires, les journalistes et, aujourd’hui, par ceux qui jouent un rôle dans ce domaine, c’est-à-dire les organisations de défense des droits de l’homme et les humanitaires. Chacun tire la leçon qui l’arrange de cette histoire. Les militaires expliquent qu’ils ont gagné, comme en Algérie, mais qu’ils ont été poignardés dans le dos par les médias. Les atrocités au Viêtnam ont bien été commises et elles amèneraient Kissinger devant la Cour Pénale Internationale pour génocide s’il n’était pas Américain. Les militaires affirmaient que leur victoire avait été effacée par la trahison des politiques qui ont cédé devant l’opinion manipulée par les journalistes. Ces derniers ont intérêt à faire état de leur puissance et à démontrer qu’ils peuvent arrêter la barbarie, lorsqu’ils font bien leur métier. En ce qui concerne les ONG, elles fondent une partie de leur stratégie de communication sur ce modèle. Dans ce qui est présenté comme un affrontement entre le bien le mal, l’opinion incarne la volonté du bien venant éradiquer le mal. Les vertus magiques que l’on prête aux médias s’appuient largement sur cet élément.
Les Américains auraient perdu la guerre du Viêtnam de toute façon ; ils étaient condamnés à la perdre comme la France a perdu la guerre d’Algérie, en ayant gagné toutes les batailles. C’est donc bien une reconstruction a posteriori. Les images, qui ont été nombreuses, ne prennent leur sens que par rapport au cadre de leur réception ; elles n’ont pas de sens en elles-mêmes. Quant à l’histoire, elle ne nous offre aucune leçon mais une ample matière à réflexion.


(*) Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, professeur associé à Sciences Po, auteur notamment de Penser dans l’urgence. Parcours critique d’un humanitaire (Seuil) et de Humanitaire, diplomatie et droits de l’homme (éditions du Cygne). Cette lettre rend compte du Mardi de Politique Autrement du 11 avril 2012.


Notes

[1Le RUF, Revolutionary United Front, a déclenché une lutte armée en 1991 contre le général Joseph Momoh, président de Sierra Leone depuis 1985. La guerre civile n’a pris fin qu’en 2002.

[2Jean-Baptiste JEANGENE VILMER, La guerre au nom de l’humanité : tuer ou laisser mourir, préface de Hubert VEDRINE, Paris, 2012, PUF.

[3La guerre d’indépendance de la Grèce menée en 1821 contre l’empire ottoman contrevenait aux principes du Congrès de Vienne et de la Sainte Alliance qui préconisaient le statuquo en Europe.

[4Lettre n° 35 de Politique Autrement, Aide humanitaire : les dangers de la surmédiatisation, mai 2005.

[5En décembre 1989, lors de la chute du régime de Ceausescu en Roumanie les médias diffusèrent des images de cadavres et parlèrent de charniers de Timisoara, ce qui s’avéra être une fausse information montée de toute pièce.


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