La lettre
L’après 11 septembre aux États-Unis

De retour des États-Unis, Colette Gaudin, adhérente à Politique Autrement, professeur de littérature française à l’Université de Dartmouth, nous a apporté son témoignage et nous a rendu compte des différents points de vue de la presse américaine au lendemain des attentats.



Les premières réactions ont été d’abord d’incrédulité et d’horreur. La colère est venue ensuite, et la peur, une peur que les Américains n’ont jamais vraiment connue, celle d’être attaqués sur leur sol.
Le jour même, le discours de Bush a placé la situation dans l’optique manichéenne du bien et mal (the evil doers) et promis un châtiment dans une véritable déclaration de guerre. Cela correspond à ce qu’on lit et entend de la part de beaucoup d’Américains pour qui la vengeance semble dans ce cas légitime. Une partie de l’opinion s’est manifestée pour une riposte forte sinon immédiate. Il a fallu quelques semaines avant que des analyses plus distanciées commencent à apparaître mais l’émotion reste encore très forte.
Tout de suite, on s’est occupé des enfants, à savoir qu’on a fait appel à des spécialistes pour savoir comment parler aux écoliers qui avaient été directement affectés dans le voisinage du WTC ou qui avaient vu l’attentat à la télévision.
Très vite, la solidarité a joué : d’énormes sommes d’argent ont été réunies, les dons de sang ont créé de véritables embouteillages aux centres de collecte. On a prié, convoqué les gens à des veillées pour se recueillir à la mémoire des victimes dans toute l’Amérique. J’ai vu un soir de petits groupes réunis à des carrefours de campagne avec des bougies allumées. Très tôt s’est posée la question d’un monument dédié aux victimes, avec des débats assez vifs, dans les journaux, sur sa nature et sa place. Un journaliste a parlé de thérapie par le monument commémoratif (memorial therapy).
Dans toutes les réactions observées, apparaissent deux aspects opposés : d’une part le côté noble, l’aspiration généreuse, le désir de faire du bien autour de soi, et d’autre part l’autosatisfaction, l’orgueil d’appartenir au plus grand pays de la terre, et entre les deux extrêmes, la fierté et le courage qui font dire que le pays se relèvera.

La vie quotidienne a changé

Dans les premiers temps, tout divertissement paraissait déplacé. La remise des Emmy’s a été reportée, des matchs annulés. Hollywood a différé la sortie du dernier film de Schwarzenegger. Les satiristes et humoristes se sont mis sur la touche. Un journaliste a pu écrire : l’ironie est morte. Les gens restent davantage à la maison, par crainte, mais aussi par désir de réconfort en famille. C’est un désastre pour les théâtres, les hôtels, les lieux de tourisme, mais la vente des livres de cuisine a augmenté. La décoration d’intérieur est un des rares secteurs du commerce qui prospère. On se marie davantage. L’agressivité dans les comportements citadins s’est atténuée, particulièrement à New York.
Un besoin de parler et de se réunir a fait son apparition, en même temps qu’un besoin de spiritualité. Lorsque CNN diffuse un clip montrant un éventail de jeunes de toutes ethnies affirmant avec différentes dictions : I am an American, il semble que cela révèle, au-delà du patriotisme, comme un désir de renouveler le pacte fondateur du pays.
Des prêcheurs, prêtres, pasteurs, ou simples croyants, distribuent des Bibles et des pamphlets religieux autour de Ground Zero, nom donné au site de l’attentat, et qui implique un symbolisme de renaissance autant que de destruction.
Les pompiers et les policiers (the « pigs » of the 70s) sont devenus des héros qui éclipsent complètement les stars. Ils revalorisent l’idéal de service public. Tout cela reflète sans doute non seulement un besoin de servir, mais une humeur plus grave. Dans les journaux, on parle de ces « temps de deuil », expression qui est la référence pour presque tout sujet, pour dire par exemple que le jardinage est apaisant. La radio diffuse de la musique choisie par des célébrités musicales pour la circonstance (Leonard Slatkin : Appalachian Spring, pour Beverley Sills : l’air de Norma).
Puis le besoin de diversion réapparaît peu à peu. Certains auditeurs disent qu’ils ne veulent plus écouter les nouvelles. Autour du 15 octobre, un journaliste note qu’on boit et qu’on fume davantage. L’angoisse persiste, la vente des anti-dépresseurs augmente.
Le thème constant de beaucoup de commentaires est que l’Amérique a perdu son innocence et son insouciance. Rien ne sera plus pareil. Mais une enquête faite dans les quartiers difficiles de Washington, rapportée à la radio vers le 20 octobre, montre que les adolescents habitués à la violence ne trouvent pas que leur vie ait tellement changé. Il y a seulement un peu plus de violence.

Le patriotisme

Le patriotisme explose d’une manière qu’on n’a pas vue depuis l’assassinat de Kennedy. Il peut aller du ridicule au sublime et à l’inquiétant. Après le Vietnam, beaucoup d’Américains ont douté de leur identité et du destin du pays. Maintenant on ne brûle plus le drapeau, mais on le met partout, sous toutes les formes, (Bloomingdale propose un drapeau-bijou en cristal pour 99$). Les écoles de tir regorgent d’élèves, avec souvent la photo d’Oussama Ben Laden en guise de cible.
On entend beaucoup l’hymne national et « America The Beautiful ». Certains districts scolaires - New York par exemple - réinstituent la récitation chaque matin du serment de loyauté au drapeau et à la République qu’il représente (pledge of allegiance).
Comment expliquer l’incroyable unanimité de l’opinion reflétée par les sondages, à 90% (puis 87%) favorable au Président, ce qui peut surprendre quand on est à l’écoute de la diversité des opinions entendues ? On voit la même unanimité au niveau du Congrès. Il y a eu un seul vote, celui d’une femme, contre l’extension des pouvoirs du Président. Le 19 octobre : les résultats d’un sondage donnent 82% des Américains favorables à l’intervention au sol, 28% se disent très préoccupés (very worried). Mais il faut distinguer l’élan pour soutenir l’effort national et le niveau des opinions diversifiées.
Le terme de « guerre » prononcé dès le premier jour par le président a choqué certains, et le mot de « croisade » encore plus. Mais cela a aussi galvanisé beaucoup d’Américains. Les bombardements ont commencé le 7 octobre. Et là les déclarations très militaristes se sont multipliées.
Il y a eu cependant plusieurs autres réactions. Dès la première semaine, des appels à une réponse non violente : « œil pour œil fait un monde d’aveugles » sur la banderole d’un groupe posté à l’entrée d’un pont entre Vermont et New Hampshire, petite manifestation comparée à celles des étudiants de Columbia et de Berkeley. Des anciens du Vietnam se mobilisent pour éduquer le public jeune sur les conditions dans le monde. Il y a aussi chez certains jeunes la crainte d’un retour de la conscription. Mais beaucoup ne demandent qu’à en découdre.

Une opinion pluraliste

Un peu plus tard, apparaissent des mises en question de la stratégie adoptée. Est-ce que les bombes sont la réponse appropriée ? (11 octobre) Cette guerre n’est pas une guerre de matériel militaire. Un journaliste très connu, Powers, prix Pulitzer, déclare que c’est une monumentale erreur. On entend cela de plus en plus souvent à partir du 25 octobre environ. Le Général Wesley Clarke (chef des opérations de l’OTAN au Kosovo) déclare qu’on a trop négligé la voie diplomatique au bénéfice exclusif de la solution militaire. Dans la semaine du 23 octobre, apparaissent de plus en plus de doutes sur la capacité du gouvernement d’atteindre ses objectifs et de protéger le pays d’actes terroristes futurs. On va même jusqu’à ridiculiser la soi-disant coalition (T. Friedman le 26 octobre dans son éditorial du NYT). Le mot de quagmire apparaît (bourbier).
La question de la liberté de parole est liée à celle du patriotisme, par ses deux aspects : 1) Jusqu’où peut-on critiquer le gouvernement sans porter atteinte à la sécurité ? 2) Jusqu’où peut aller une législation d’urgence sans porter atteinte aux droits constitutionnels ? Certains craignent une sorte de nouveau maccarthysme. Mais il est trop tôt encore pour savoir s’il y aura de vraies atteintes aux libertés civiles.
Le premier point pose le problème de la censure, rarement imposée, plus souvent suggérée plus ou moins fortement, ou auto-imposée. La demande du gouvernement aux chaînes de télévision de couper la diffusion des vidéos de Ben Laden et des Talibans a suscité beaucoup de protestations, surtout de la part des intellectuels et d’organismes de défense des libertés (ACLU). On a aussi critiqué l’empressement des chaînes à s’aligner.
J’ai relevé dans une lettre de lecteur à propos du créateur de la bande satirique Doonesbury : « On a toujours le droit de critiquer. » Il ne faut pas confondre critique avec déloyauté.
Un éditorialiste (30 septembre) souligne le paradoxe du patriotisme : les droits constitutionnels, qui sont au cœur de l’appel au patriotisme puisqu’ils définissent nos valeurs démocratiques, perdent du terrain devant la peur. Apparaît alors un courant nationaliste plus ou moins sous-jacent, culturellement conformiste, exclusif et belligérant, qui demande que les opinions contraires soient réprimées.
Une des conséquences de ce patriotisme unanime est aussi le risque réel de voir le Congrès passer des mesures fiscales de droite enveloppées dans les plis du drapeau.
La contrepartie du patriotisme, c’est la peur que déclenche ce resserrement des Américains autour de leurs symboles chez certains immigrants, Arabes-Américains, Asiatiques, même chez ceux qui ont la nationalité. Il y a presque 7 millions de musulmans aux États-Unis, souvent pris entre leur loyauté aux États-Unis et leur fidélité à leur origine. Cette peur est renforcée par quelques faits alarmants : des mosquées attaquées, un commerçant sikkh tué, (en fait 6 morts en tout dans le pays), des femmes musulmanes insultées.

Le regard sur l’autre

Mais quand ces faits sont connus, les communautés locales se mobilisent. Par exemple à Laramie, petite ville perdue du Wyoming, célèbre pour le meurtre d’un jeune homosexuel en 1998, les 22 familles musulmanes ont subi des manifestations d’hostilité parfois violentes. Puis, la population s’est ralliée autour d’elles pour les entourer et les rassurer, et essayer pour la première fois de les connaître. Certains ont dit qu’il fallait réparer pour le meurtre de Matthew Shepard. Même chose à Claremont, N.H. pour un commerçant pakistanais.
Beaucoup d’Américains prennent conscience de leur ignorance totale à l’égard du monde musulman et cherchent à y remédier. La vente de livres sur l’Islam et de traductions du Coran monte en flèche.
Mais en même temps les sondages donnent 50% d’opinions favorables à des mesures d’exception, comme des cartes d’identité spéciales pour les immigrés. J’ai aussi entendu, comme corollaire d’un pessimisme total, un désir radical de fermeture complète du pays sur lui-même.
Les États-Unis semblent se livrer, toutes proportions gardées, à un examen de conscience collectif. C’est un des aspects les plus intéressants et les plus nouveaux du dialogue public dans des débats télévisés ou à la radio.
Il a un côté naïf : « Comment peut-on ne pas voir que nous voulons le bien ? », car les Américains croient en général dans la bonté de la nature humaine, et raisonnent plutôt selon la moralité ou une forme de religion que d’après une connaissance historique. Mais l’explication grotesque des fondamentalistes Falwell et Patterson disant que l’attentat est la punition divine des errements d’une Amérique dévoyée par les matérialistes, les féministes, les homosexuels, etc. a provoqué un tollé.
Plus représentatif, un sénateur de droite, Henry Hyde se demande pourquoi le pays qui a créé Hollywood et Madison Avenue ne peut pas mieux promouvoir les « valeurs » qu’il a à offrir.
Les questions qui surgissent dans le public tournent aussi autour de l’insuffisance d’informations sur le reste du monde et le manque de variété des points de vue dans les médias. Les journalistes font alors remarquer que le personnel des bureaux étrangers a été considérablement réduit, et qu’on a négligé l’enseignement des langues étrangères dans la dernière décennie.
On peut avoir l’impression que les Américains sont exposés à un cours intensif en histoire, l’histoire de leur géopolitique surtout. Encore faut-il lire les journaux. La question d’Israël d’une manière générale n’est pas au premier plan parce que trop sensible. Mais elle conduit à une discussion sur la définition du terrorisme.
Les journaux parlent beaucoup du rôle des États-Unis dans l’histoire de l’Afghanistan, comme dans celle d’autres pays (par exemple le renversement de Mossadegh en 1953, provoqué par les USA, et sa cascade de conséquences désastreuses).

Quelle réponse, à part l’action militaire ?

« Consommez, consommez, dit Bush, et croyez en l’Amérique. Il faut faire repartir l’économie... » La discussion sur le consumérisme reprend, ainsi que celle qui porte sur l’impérialisme économique des USA. L’économie prend de plus en plus de place dans l’information. C’est devenu un thème patriotique.
En même temps que certains s’efforcent de défendre l’idéalisme et la générosité des Américains (voir les déclarations du Dr. Rapaille, chargé de recherche sur la psychologie des consommateurs). Une fraction de l’opinion souhaite faire connaître les valeurs de liberté, démocratie, et faire comprendre que démocratie ne veut pas seulement dire prospérité matérielle.

Colette Gaudin
(novembre 2001)

Sommaire de la lettre n°24-décembre 2001


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