Où va l’école ? > 2 - Incivilités et violences
Journée ordinaire, dans un lycée professionnel de Seine-Saint-Denis...

Qui suis-je ? 8 heures, ma journée commence.
8 h 10 : Je dois retenir Olivier qui s’énerve et soulève une chaise pour la balancer contre Farid.
8 h 20 : Je refuse l’entrée en classe de Sofian qui arrive en retard avec un café à la main, sans dire bonjour et sans s’excuser. Je lui demande de sortir. Il refuse. Il faut une intervention des surveillants. Dix minutes de cours ont été perdues.
9 h 05 : Je demande à Kevin de quitter son bonnet. Il refuse parce qu’il n’est pas « bien coiffé ».
9 h 50 : C’est la récréation. Je vais souffler un peu. Dans le couloir, j’entends « T’es bonne ». Mais ça peut être aussi, selon les jours : « Salope ! Connasse ! Sale pute ! Tu suces ! »
10 h 15 : Je demande à Jérôme qui entre en classe avec une cigarette à la bouche de la jeter. Mécontent, il prend sur mon bureau mes clés et mon carnet d’appel.
10 h 20 : Je sépare Johnny et Steeve qui échangent de violents coups de poings.
10 h 30 : « Suceur, va te faire sucer, va sucer le prof, etc. » Hassan n’a pas cessé d’invectiver les autres élèves, malgré dix rappels à l’ordre.
11 h 10 : Tout l’étage est évacué. Une bombe lacrymogène...
13 h 30 : J’envoie Michaël à l’infirmerie car il a reçu sur la tête un outil jeté volontairement par Anthony.
13 h 50 : Matthieu me crie : « Je n’en ai rien à foutre de tes bouts de bois de merde. » Je lui fais observer qu’il peut s’inscrire ailleurs. « Maintenant que je suis inscrit, le reste je m’en bats les couilles ».
16 h 20 : Stéphane ne cesse de s’agiter. Dès que je lui demande de se taire il répond agressivement : « Ouais, c’est bon ! »... et continue. Je parviens à calmer Philippe qui se fait insulter en douce par Ahmed. Fin d’un cours, où l’on a répondu à deux petites questions sur un texte. Philippe, dans le couloir, se blesse en donnant un coup de poing dans la vitre. Les autres élèves de la classe brisent le reste. Brian part en emportant un gros morceau de verre.
16 h 30 : « Ces gens-là ont besoin de claques pour se calmer ». C’est ce que me lance, en me fixant dans les yeux, Cindy qui vient de froisser et jeter sa copie par terre devant le bureau. Je lui avais simplement demandé de la ramasser...
16 h 45 : Dans l’atelier, je surprends Amadou qui utilise un lecteur MP3. Je me fais alors traiter de « pédé ». Il lance vers un collègue qui assiste à la scène : « Toi, tu la fermes ! »
17 h 00 : Je vais rentrer chez moi, je pense déjà au lendemain. Un bagarre entre élèves, commencée dans la cour, se poursuit dans la rue, dans le flot de la circulation...

Qui suis-je donc ? Le jeune professeur débutant qui ne sait pas encore comment faire ? La vieille prof en fin de carrière qui a toujours été chahutée ?
C’est simplement la journée ordinaire de professeurs de tous âges, hommes et femmes, de toute spécialité, d’un banal lycée professionnel « sans histoire » : pas de morts, pas de « voile », pas de grue qui tombe... bref un lycée où il ne se passe rien.

Jacques Merle, professeur de lycée professionnel, décembre 2004.

* Les faits sont authentiques, les prénoms ont été modifiés.


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