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« Entre les murs » : culture de la subjectivité et désarroi
Trois regards croisés

La culture de la subjectivité


Jacques Merle

Des « visages jamais vus », une « vrai beau film populaire », un film « magique », un « événement », un « phénomène ». La presse s’étouffe en compliments. S’y ajoutent alors des félicitations dithyrambiques de deux ministres de l’Éducation nationale, le titulaire actuel et un célèbre ex qui le fut aussi de la Culture. La ministre de la Culture en fonction préconise une projection dans toutes les classes du pays. Même sans avoir vu ce film il fallait médiatiquement participer à l’engouement général.
La presse s’est emballée au Festival de Cannes pour un prix décerné par un jury « international », présidé par un américain « anti-Bush », admirative devant un film « déjà vendu » dans plusieurs dizaines de pays ?
Le film peut être vu depuis le 24 septembre par un public déjà imbibé de tout cet écho et désormais chacun peut se faire une idée. Après la Palme d’or à Cannes « Entre les murs » mérite-t-il les Palmes académiques ?

La fiction flirte avec la réalité

« Entre les murs » n’est pas un documentaire. Et pourtant tout est fait par le réalisateur pour faire comme si. De vrais élèves de 4e, du vrai collège Françoise Dolto à Paris dans le 20e, ont participé pendant toute une année scolaire à un véritable « atelier-cinéma » où ils ont travaillé, avec le réalisateur et François Bégaudeau, l’expression orale par « improvisation ». Ensuite, lors d’un tournage pendant l’été, les élèves-personnages, rémunérés comme comédiens, ont joué des situations. Le vrai principal et de vrais professeurs jouent dans le film. Et de vrais parents aussi… Trois caméras vidéo filmaient la classe simultanément (pour ne rien rater), comme pour un match de foot. Les séances pouvaient être rejouées plusieurs fois. « Il s’agit plus de films documentés que de documentaires. On recrée une impression de réalité plus qu’on ne l’enregistre ». [1] « Plus que » dit-il… Cette « impression de réalité » est donc bien malgré tout un peu « enregistrée ». Et elle joue précisément de ce que sont les élèves réels. Les attitudes, les intonations et la fameuse « façon de parler » ne sont pas jouées par des comédiens qui diraient un texte en forçant un accent. Les vrais élèves jouent « vrai » au sens non-comédien du terme. Confusion voulue, entretenue par le réalisateur. Les élèves (faut-il dire les acteurs ?) « n’ont jamais lu le scénario ni les dialogues. Ils ont joué dans une improvisation retravaillée. [2] » Ils sont élèves-personnages.
En réalité le vrai élève, Frank, qui joue Souleymane exclu par le conseil de discipline est « dans la vie, un garçon très doux et très discret » et « Arthur a tout de suite exprimé le désir d’être un gothique, ce qu’il n’est pas du tout dans la vie [3] ». Alors on finit par se demander qui se joue de qui ? Est-ce que tous les vrais élèves jouent un personnage à contre-emploi ? Le jeune chinois Wei joue-t-il aussi quelqu’un qu’il n’est pas ? Avec son calme, sa réserve, son usage de la langue en cours d’apprentissage, est-il à l’écran ce qu’il est dans la vie ou est-ce un excellent comédien ? La spontanéité effrontée des deux filles, Khemba et Esméralda, est-elle une pure « composition improvisée » d’actrices ? La réalité du langage est aussi « vraie » pour les élèves-personnages que pour le professeur-personnage. Et, quand on regarde le générique, les prénoms des personnages sont ceux des vrais élèves, à deux exceptions près sur les vingt-quatre, dont le « dur ». François Bégaudeau auteur-acteur-personnage s’appelle Marin, François Marin, mais tout le monde sait qu’il joue son propre rôle, autobiographique. C’est révélateur des malentendus voulus dans la réalisation de ce film. Où s’arrête la fiction et où émerge la réalité ?

Ça parle dans tous les sens

Ce qui est censé être une suite de cours de français et essentiellement un lieu de la parole débridée. La séquence où un élève fait depuis le tableau un « exposé » (?), une « prise de parole » (?) sur la CAN [4] est désolante. On a assiste tout bêtement à une discussion de cour d’école ou de café du commerce entre un « Marocain », un « Ivoirien » et un « Antillais » sur les mérites ou la nullité de telle équipe ou tel joueur de foot.
De rares séquences du film montrent un cours de français. La plus citée par les médias évoque l’imparfait du subjonctif. Une autre porte sur la réponses d’élèves qui savent déjà ce que sont des quatrains et des tercets suivie par la lecture maladroite d’un vers par une élève, ce qui permet de citer la règle du « e » muet dans le décompte des syllabes. Enfin la lecture à haute voix par une élève (l’une des deux « forces vives ») de la fin du journal d’Anne Frank. En deux heures de film c’est mince. Tout le reste, dans la classe, c’est de la chicanerie verbale entre des élèves et le professeur.
C’est bien pourquoi tous ces cours sont en dérapage incontrôlable permanent. C’est un professeur qui n’enseigne pas pour sortir les élèves d’eux-mêmes et les ouvrir au monde de la culture. Même la lecture du journal d’Anne Frank ne donne lieu à aucun travail sur le texte lui-même (récit, contexte historique,…) À croire que cela n’a aucun intérêt. On ne voit que l’élève lire, après une nième altercation élèves/prof sur le thème : « J’ai pas envie de lire ». Et finalement la lecture de ce texte n’est qu’un prétexte à laisser les élèves centrés sur eux-mêmes : la fameuse rédaction de leur autoportrait. C’est d’ailleurs une source de conflit sérieux entre le prof et les élèves.
Ce thème du film est précisément révélateur de la confusion entretenue entre fiction et réalité, expression de la subjectivité et apprentissage de l’héritage culturel. Écrire le portrait d’un personnage, réel ou fictif, a un sens et un intérêt pédagogique. Mais comment demander à un individu et en l’occurrence un adolescent qu’il raconte ce qui lui est intime, sa vie privée ou simplement le regard qu’il a sur lui-même. Au nom même de la défense de la vie privée des vedettes ou des hommes politiques font des procès. On n’est pas obligé d’inciter des élèves de 4e, faut-il le souligner en pleine adolescence, à suivre la mode de « l’autofiction ». Demander à des adolescent comment ils se voient n’a rien à faire dans un cours de français. Il en existe sans doute qui tiennent un journal intime qui, par définition, est intime.
On en arrive alors au ridicule, à l’inintéressant ou au douloureux. Le ridicule quand une élève au physique tout à fait charmant trouve ses oreilles « décollées ». On ne peut même pas en juger car elles sont cachées par de long cheveux qui lui tombent sur les épaules. Inintéressant quand un élève fait la liste fastidieuse du classique « j’aime-j’aime pas » dans le genre : « J’aime le foot, j’aime pas la cantine ». Et alors ? Où va l’élève dans cet « exercice » ? Qu’apprend-il de la langue, de la littérature ? Douloureux quand la plupart des élèves se rebiffent et refusent d’écrire sur eux-mêmes. L’insistance du prof sur ce point n’est pas justifiée, même s’il atteint son but à force d’arguties. La forme-même de cet autoportrait n’est pas définie. Aucune consigne préalable. Du coup Souleymane, le « dur », très réticent pour écrire, vient avec des photos de sa mère, de lui avec une copine, etc. Qu’a-t-il appris par cet exercice, si ce n’est se conformer en définitive aux simples désirs du prof Bégaudeau/Marin, c’est-à-dire se raconter.

Vous avez dit : « Pétasses ! »

Puisque le prof à mis les élèves dans la situation de se raconter, pourquoi ne pas en arriver à une question d’un élève sur la sexualité du prof. Réciprocité, donnant/donnant. C’est une situation très gênante. Au fond de la classe deux garçons parlent à voix basse. Le prof leur demande de quoi ils parlent. Ils commencent par refuser de répondre si ce n’est : « Rien ». Il insiste. Le « dur », très poliment, un peu gêné, refuse : « C’est trop chaud ». Le prof insiste en mettant l’élève mal à l’aise. Il n’ose pas. Insistance lourde du prof. Finalement, après beaucoup d’hésitations, l’élève lâche : « Est-ce que c’est vrai ? … Monsieur … on dit que.. que vous êtes homosexuel ! ». Un élève somme tout poli, avec une certaine retenue et qui ne parle même pas de « pédé ». Mais qui ne sait pas à l’évidence que l’on est… en cours de français. Que fait le prof ? Il répond. Et c’est reparti. Mais non il n’est pas homosexuel. Il se permet même une réponse ironique sur la supposée « déception » des élèves. Voilà en effet une question essentielle dans un cours de français avec des élèves de 4e , à laquelle il fallait impérativement répondre : le prof de français n’est pas homosexuel. On n’imagine pas l’intérêt qu’aurait pu prendre le cours de français s’il avait dit : « Oui je suis homo ». Il n’aurait même pas eu à citer de grands écrivains. Il aurait suffit qu’il fasse son auto-portrait improvisé.
Ce professeur est d’ailleurs tellement « proche de ses élèves » que tous les cours ne sont qu’un enchaînement de négociations interminables, pour tout. On peut penser aux tout petits enfants et leur « pourquoi ? » suivant automatiquement la réponse au précédent « pourquoi ? ». Ici le prof s’enferme dans des justifications et autojustifications sans fin. On ne l’imagine pas faire un cours d’histoire ou de littérature dans ces classes où de plus en plus fréquemment des élèves refusent l’enseignement au programme sur les camps nazis ou sur tel texte parce qu’il ne serait pas conforme au coran. Il n’impose pas l’autorité d’un savoir sur les subjectivités individuelles. Il se contente de reprocher à ses élèves leur rejet a priori de ce qu’il leur dit, de la langue par exemple. Mais par ailleurs le prof use et abuse de l’ironie. L’inconvénient avec l’ironie c’est qu’elle n’amuse que ceux qui peuvent la comprendre. Or les échanges verbaux entre ce prof et ces élèves révèlent qu’ils n’ont pas les mêmes références. Du même coup l’ironie ne peut satisfaire que celui qui l’utilise et parfois même provoquer des réactions hostiles de ceux qui n’ont rien compris.
Il en est de même à propos de l’incident sur les « pétasses » [5]. Il dit : « Vous avez eu une attitude de pétasses ». Ensuite, sommé de se justifier par les élèves qui souhaitent qu’il soit « puni », il se défend, plutôt mal d’ailleurs : « Je n’ai pas dit que… mais attitude de… ». Au départ de cet incident c’est le conseil de classe où les deux déléguées, l’une délurée l’autre réservée, passent un bon moment à pouffer de rire, affalées sur la table, sans d’ailleurs que l’on sache pourquoi, pas le spectateur et l’on imagine pas les adultes non plus. Un crise de fou rire est toujours possible, mais le problème c’est que personne ne leur dit rien sur le coup, pas le principal, pas les profs, pas les parents, rien et personne. Le principal a simplement fait remarquer que l’on ne mange pas « en classe », ce qui n’empêche pas d’ailleurs l’élève de continuer. C’est après coup seulement que le prof leur fait des remarques, devant la classe, sur leur attitude. Le prof est alors pris à partie par les élèves, l’incident enfle, se poursuit dans la cour : « On est pas des prostituées… », « Je n’ai jamais dit ça… » Le prof est même contraint de modifier son rapport sous la pression du principal. Tout est fait dans cette affaire pour embrouiller une situation au départ toute simple : pendant un conseil de classe, un fou rire d’adolescentes exubérantes, à qui on ne fait aucune remarque, strictement rien.

« Un film en prise avec son époque »

Pourquoi donc « Entre les murs » a-t-il été l’objet de cet élan unanime dans les médias avant que le large public puisse le voir ?
Si on regarde ce film non comme « la réalité d’une classe de collège » mais simplement comme un film préparé, tourné, monté et présenté dans un festival avant sa sortie publique, on peut tout simplement se demander si c’est un « bon film ». Un simple spectateur verra une histoire qui n’est pas ennuyeuse. Des personnages sont attachants, d’autres sont énervants ; un même personnage peut être l’un ou l’autre en alternance. On sourit, on est ému, on est choqué. Des plans bien filmés et bien montés. Des acteurs qui sont tous très expressifs, très bons même pour de purs amateurs et débutants. Mais pas de mention spéciale pour les décors, les costumes, la musique. Une Palme d’or à Cannes ?
L’ampleur médiatique provoquée par ce film tient à l’évidence dans cette formule du réalisateur lui-même : « C’est un film en prise avec son époque ». Notre société a globalement depuis de nombreuses années, une attitude paradoxale à l’égard des « jeunes » qui sont à la fois adulés et craints. On est béat devant leur dynamisme et leur créativité mais leur violence fait peur. Le langage des banlieue est une « nouvelle culture » admirée par ceux qui par ailleurs ont du vocabulaire et connaissent les nuances de la grammaire. Mais quel journaliste, quel homme politique, quel cadre et même quel professeur est prêt à mettre ses enfants dans un de ces collèges (il n’y a plus de carte scolaire) où la seule langue connue des élèves est ce merveilleux, si créatif langage des banlieues et où la spontanéité ne connaît aucune limite ?
On peut donc à très bon compte rire des répliques cinglantes de ces élèves, être ému ou même scandalisé par leurs difficultés sociales ou leurs souffrances d’adolescents. On peut même choisir son camp : avec ce prof admirable de générosité et de modernité, tellement humain qu’il est lui-même en proie à des difficultés, contre les autres rigides, faibles, en un mot : ringards.
Laurent Cantet se déclare gêné « qu’une certaine idéologie s’empare de quelque chose qui justement a été fait à l’encontre de l’idéologisation du discours sur l’école [6] ». Voilà bien le bon côté de la modernité. Pas d’idéologie. L’idéologie c’est pour les autres. « Je montre juste ce qui peut se passer », dit-il. Mais il peut se passer tellement de choses dans un collège, dans une classe ! Il a bien choisi ce prof-là, ce type de classe. Mais, il est vrai, on est dans un film…
Dans le film, à la fin du dernier cours de l’année chaque élève peut dire ce qu’il appris. Une accumulation de bribes hétéroclites ne donne pas une très haute idée de ce que ces élèves ont appris en 4e au collège. Là encore on ose espérer que la réalité mérite mieux que la fiction. Passons car on peut supposer beaucoup de coupures au montage du film… Mais la suite est bien plus significative. Juste avant une plongée sur la cour et un match de foot qui s’y déroule, une séquence présente une élève qui, après le départ de tous les autres, vient timidement voir le prof pour lui dire qu’elle n’a rien retenu de toute son année scolaire et qu’elle ne veut pas « aller en professionnel ». Avec la réponse du prof on touche au fond de l’impasse voire de l’hypocrisie d’une société vis-à-vis de son école : « Ne t’inquiète pas, tu as encore un an en 3e pour voir. » Pour voir quoi ? Qu’on peut passer une année de plus sans rien comprendre à ce qui se fait en classe ? Et surtout que l’impensable, quelles que soient ses capacités, c’est d’aller en enseignement professionnel. Ce prof, Bégaudeau/Marin, est-il convaincu que cette élève qui n’a rien compris ou rien appris en quatrième et sans doute dans les classes antérieures fera Polytechnique quand elle sera grande ? D’échec en échec, combien de classes pourra-t-elle encore suivre ?
Dans la vraie vie ce sont tous ces professeurs qui après plusieurs années de « collège difficile », obtiennent enfin une mutation. Pour pouvoir continuer malgré tout à exercer leur métier. Dans la vraie vie François Bégaudeau n’est plus prof. « En disponibilité », il a d’autres activités.
Dans la vraie vie, heureusement, un des élèves-personnages fait après la 3e, comme il le souhaitait, une formation « hôtelière », une autre « sanitaire et social » pour être, dit-elle, infirmière ou éducatrice. La vie et l’école ne sont pas que du cinéma.

Jacques MERLE


État des lieux


Janine Moithy

Le raz de marée médiatique qui a accompagné « Entre les murs » laissait craindre une complaisance excessive du réalisateur à l’égard de l’air du temps et du politiquement correct. Ce n’est pas le cas. On laissera de côté la question de savoir si Laurent Cantet et François Bégaudeau l’ont voulu ainsi ou non. C’est un des aspects de l’ambiguïté du film.
Il ne s’agit pas d’un pamphlet ni d’un modèle pédagogique mais d’une sorte d’état des lieux. « Ce n’est pas un documentaire », insiste pourtant le réalisateur... Mais tous les acteurs jouent leur propre rôle et le traitement naturaliste du film en fait une véritable « tranche de vie ». Enseignants, parents, élèves, administrateurs, séquences de la vie au collège sont plus vrais que nature et quiconque a enseigné ne peut qu’en être frappé. Ce film va porter à la connaissance du grand public un tableau du désastre scolaire, assez semblable à celui que certains professeurs décrivent depuis quelques années dans des livres mais dont la diffusion reste relativement confidentielle. Il sera sans doute un peu plus difficile désormais aux promoteurs de la pédagogie IUFM d’affirmer que « le niveau des élèves monte » et qu’il faut mettre « l’élève au centre » ( après en avoir évacué le savoir) : trop de gens auront vu la réalité des choses, c’est à dire des adolescents de 4e échouer devant des exercices qu’il y a peu de temps encore les élèves des classes primaires maîtrisaient facilement.

Affects et pathos

Il sera peut-être aussi moins facile de rendre les enseignants seuls responsables du désastre. Ceux-ci apparaissent pleins de bonne volonté, avec des défauts, des maladresses, des lâchetés, des moments de démagogie mais aussi de générosité et de courage. Tous sont dépassés par l’ampleur des problèmes, peu armés pour les comprendre et les affronter, sans aucune aide de la part de l’institution. La séance du conseil de classe où les deux déléguées des élèves se conduisent de manière stupide et inadmissible, sans jamais être reprises par le principal qui préside le conseil, est le lieu où va se nouer le drame final. Ce que les enseignants ont en face d’eux est la résultante des problèmes sociaux qui ne sont pas pris en charge ailleurs. L’égalitarisme qui efface la différence entre adultes et enfants, entre instruits et ignorants rend impossible l’établissement de l’espace pédagogique nécessaire à la transmission des connaissances. L’évocation incantatoire de la discipline et les sanctions inefficaces ne peuvent pas remplacer cet espace. Le renoncement à la transmission du savoir non plus.
L’effacement de la frontière nécessaire entre vie publique et vie privée, dont la télé-réalité donne des exemples quotidiens, exerce ici aussi des effets pervers et démultiplie ceux d’une pédagogie qui se dit « moderne », plus soucieuse de psychologisme simpliste que de transmission. La classe est envahie par les affects, les passions, le pathos. Lorsque l’enseignant pose comme sujet d’étude et d’écriture l’autoportrait en enjoignant les élèves de façon insistante à parler de leur vie personnelle, de leurs sentiments, de ce dont ils ont honte « afin qu’il les connaisse mieux » et ce, malgré les réticences parfaitement justifiées des adolescents qui « ne veulent pas parler de ça », peut-on s’étonner qu’un des élèves pose au professeur des questions sur sa sexualité ?

Désastre scolaire

À défaut d’espace pédagogique neutre, encadré et réglementé, la classe devient un lieu d’expression subjective débridée et d’affrontement. Les adolescents essaient constamment de déstabiliser l’enseignant, de le prendre en défaut. On assiste à des négociations sans fin, sur tout et pour rien. L’affrontement violent menace en permanence. Essayer de le désamorcer, comme le fait François Bégaudeau par un questionnement « socratique » est contre-productif. Ces élèves ne sont pas des adultes disciples et n’est pas Socrate qui veut. L’affrontement s’étend aux relations entre parents et enseignants, chacun tenant l’autre pour responsable d’une situation dont tout le monde souffre et où tout le monde se sent prisonnier et impuissant. La réunion entre parents et le professeur principal, où s’étalent les espoirs, les frustrations, les fantasmes et les rancœurs par rapport à leur propre scolarité que les parents projettent sur leurs enfants, est un morceau d’anthologie.
On sait que dans certains établissements, la dégradation est encore pire que celle qui est montrée ici. Parce que ce film (volontairement ou non) montre une certaine réalité crue, il peut contribuer à un début de prise de conscience et donc une possibilité de vraie réflexion sur le désastre scolaire.

Janine MOITHY


On a les tragédies qu’on mérite


René Rodriguez

Le film oscille en permanence entre documentaire et fiction, non pas à la manière de Rossellini qui se sert de la fiction pour mieux nous faire comprendre le réel, mais avec des effets proches de ceux utilisés dans les reportages TV à la mode. Ce n’est ni un nouveau pamphlet sur l’école, ni un modèle pédagogique que nous livrent les auteurs, mais l’expression d’un malaise généralisé, malaise des élèves, des profs, du principal, des parents... Personne n’est heureux, tout le monde fait avec, chacun se débrouille comme il peut dans ce climat de déprime où tout fout le camp.
Dans le fond, le réalisateur est sincère et c’est ce qui fait problème. Il n’a pas de projet pédagogique pour rénover l’école, il n’y a pas réfléchi. Il a tourné une dictée à l’ancienne, mais ne l’a pas gardée au montage, elle alourdissait le rythme et ne servait pas le propos. Car ce qui fascine Laurent Cantet dans ce huis-clos, ce n’est pas l’école, mais les rapports entre les jeunes et les adultes. C’est à mon avis l’essentiel du film et ce qui motive l’engouement médiatique. Le prof est le représentant même du « peuple adolescent », incapable de trouver la distance avec les vrais ados, pas assez près pour s’intéresser à leur réussite, pas assez loin pour imposer une autorité naturelle dont il ne sait plus ce qu’elle est. Il ne se sent pas capable d’assumer son rôle d’adulte et de représentant de l’institution (il lâche un moment, « moi non plus, je n’aime pas la France... ») Il est représentatif de ces jeunes profs qui oscillent entre la fausse complicité et des excès d’autorité ou des pétages de plomb (comme le montre l’histoire des pétasses). La « chicanerie verbale » des élèves qui discutent de tout et ont un avis sur tout, est pour lui le véritable apprentissage de la démocratie. Les jeunes sont, selon la doxa, les égaux du prof (même si celui-ci s’en défend un moment) et leur triomphe à Cannes renforce cette « démonstration » : la Palme d’or n’a pas été décernée à ce film pour consacrer un travail artistique, une écriture, une originalité, mais pour donner à cette idéologie égalitariste de nouvelles lettres de noblesse. Enfin un réalisateur qui ose montrer comment les rapports entre les adultes et les jeunes se sont transformés !
Bégaudeau n’est pas un prof malheureux qui ferait mieux d’apprendre son métier, c’est un nouvel héros de la modernité. Le film ne s’intéresse pas à son incapacité à éveiller l’esprit et la curiosité des jeunes qui lui sont confiés et qui ne semblent ni idiots ni agressifs, juste un peu provocateurs parfois, il décrit la tragédie moderne d’un jeune adulte déboussolé devant la « complexité » du monde. Il ne parviendra jamais — quoi qu’il fasse — à satisfaire sa conscience, obsédé par une pureté morale impossible. Si Souleymane est vidé du collège, si son père le renvoie au pays, ce sera de sa faute : François Marin n’aura rien fait pour empêcher ce drame et il devra en porter la responsabilité sans se raconter d’histoires, comme les autres. Le plus désolant dans cette affaire, c’est que tout le monde est gentil et plein de bonne volonté, mais que personne n’est capable d’éviter ce formidable gâchis. On a les tragédies qu’on mérite !

René RODRIGUEZ



Notes

[1Laurent Cantet, Le Nouvel Observateur, supplément TéléObs, 27 septembre-3 octobre 2008. ».

[2Laurent Cantet, « Les matins de France Culture », 24 septembre 2008.

[3Laurent Cantet, Le Nouvel Observateur, cit.

[4Pour les non-initiés, c’est la Coupe d’Afrique des Nations. C’est du foot.

[5Le Petit Robert : « Vulg : prostituée. - Terme injurieux à l’adresse d’une femme (sans connotation sexuelle). »

[6Laurent Cantet, Le Nouvel Observateur, cit.


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