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2014 : discours sur la "refondation de l’école"
Enquête Pisa 2013 : un constat accablant

Les dirigeants des grandes démocraties, de droite comme de gauche, parlent peu ou prou le même langage depuis au moins les années 1980 : « nécessaires réformes structurelles », « réforme des mentalités »... qui se traduisent d’ordinaire par la destruction de la législation sociale, par des sociétés plus ou moins déboussolées et toujours plus dures, sociétés dans lesquelles le nombre d’exclus ne cesse de croître en dépit de l’insolente réussite économique des « inclus ».
L’Éducation nationale ne saurait échapper à ce réquisitoire concernant les impérities de l’État. Année après année, les élites en charge de la direction du pays ont dû constater que celle-ci fonctionnait de plus en plus mal, n’assurait plus ses fonctions de transmission des savoirs et ne préparait pas convenablement à l’entrée dans la vie active. Et enfin, le couperet, le constat froid et incontestable – ou supposé tel – de l’évaluation statistique du niveau des élèves français par l’enquête Pisa [1] issue des services de l’OCDE [2] , institution dont chacun connaît la neutralité axiologique et idéologique. Avant même la parution officielle de l’enquête, Vincent Peillon s’était autorisé à déclarer sur le plateau de Canal +, en octobre 2013, « La France décroche totalement ». Ces fausses confidences devraient peut-être afin de rappeler l’ampleur des échecs de la politique éducative de la droite et préparer l’opinion, et notamment le monde enseignant, à l’ampleur nécessaire des changements ? Quoi qu’il en soit, le ministre choisit de faire des résultats de l’enquête Pisa la preuve de l’urgence à agir, déclarant en conseil des Ministres, le 4 décembre 2013, « Pisa invite à accélérer les réformes qui permettent de redresser le système éducatif français en lançant le deuxième acte de la refondation de l’École. » [3]
Au regard des critères de Pisa et des compétences mesurée chez les élèves de 15 ans, le système éducatif français ne serait donc plus classé qu’au 25e rang (sur 65 pays). Les élèves français évalués témoignent de leur grande médiocrité dans tous les domaines de compétence, et tout particulièrement en mathématiques. En ces temps d’expertise, d’audits en tous genres et de méthodes managériales enfin « scientifiques », il serait pour le moins incongru que les enfants ne fassent pas également l’objet de procédures d’évaluation dès l’âge le plus tendre. Et parmi les maux innombrables qui ravagent l’école française, s’ajoute sa propension à reproduire, chaque jour davantage, les inégalités sociales et l’exclusion. L’ascenseur social est en panne et l’école française est censée stigmatiser tout particulièrement l’échec des élèves issus des catégories les plus fragiles comme en témoigne le titre plein de nuance de l’article du journal Le Monde consacré au sujet, « La France championne des inégalités scolaires ». [4]
Il n’est pas de notre propos de valider ou d’infirmer la justesse des résultats de l’enquête de l’OCDE. Nous pensons néanmoins que quelques observations s’imposent à ce sujet.
Il est exact que l’école française va mal. De nombreux travaux et ouvrages, dont parmi les plus célèbres La Fabrique du crétin [5], ont démontré l’inanité des incantations des pédagogistes nous expliquant depuis trente ans que, « le niveau monte ». Il est bien possible que dans notre monde actuel, savoir convenablement écrire, comprendre un texte complexe, maîtriser la rhétorique sans se contenter de la novlangue de la communication [6] , savoir accessoirement compter ne soit plus aussi utile que par le passé.
« Ici, le niveau moyen d’intelligence, de connaissance, de compétence, d’intégrité, d’amour-propre et d’honneur est si bas qu’il suffit de maîtriser son métier, de ne pas craindre les fantômes, d’avoir lu les cinquante bons livres et de respecter les convenances ordinaires pour se détacher aussi nettement qu’une verrue sur un crâne chauve et se retrouver bon gré, mal gré, propulsé dans une aristocratie exclusive et limitée » [7]. Ces propos peuvent paraître étonnamment contemporains. Ils ont pourtant été écrits dans les années 1920, par le journaliste et essayiste américain Henry Mencken à propos de la société américaine de son temps.
Si les pédagogies modernes ou alternatives développées à partir des années 1970, comme celle de la trop célèbre méthode globale d’apprentissage de la lecture qui a tout de même fini par être pour l’essentiel abandonnée après avoir démontré par l’absurde sa nocivité, avaient pour ambition de mieux faire réussir tous les élèves dans les apprentissages fondamentaux et ainsi lutter contre les inégalités liées au capital social et culturel des parents, force est de constater qu’elles ont totalement échoué dans leurs ambitions. Philippe Meirieu, ancien conseiller de Claude Allègre, pourra continuer à se lamenter sur le fait que « l’école a su réussir sa massification et non sa démocratisation », au-delà de ce type de formules creuses dont on se demande ce qu’elles peuvent bien signifier concrètement, un fait demeure : le nombre d’élèves qui ne savent ni lire, ni écrire, ni compter convenablement à l’entrée en 6e ne cesse d’augmenter et la société française n’a jamais été aussi inégalitaire depuis au moins les années 1950.
Pourtant, certaines comparaisons, fondées sur les résultats de l’enquête Pisa, dont les médias nous abreuvent ne relèvent-elles pas, au mieux, de l’incompétence et au pire d’une claire volonté de nuire ? Les dysfonctionnements de l’école française sont réels et nombreux, tendant du reste à s’amplifier depuis une vingtaine d’années au moins. Néanmoins, noircir encore le tableau n’est-ce pas aussi une façon de remettre en cause un système essentiellement public et au coût fiscal élevé ? Cette situation n’apparaît-elle pas à certains comme une insupportable anomalie au regard d’un modèle anglo-saxon désormais seul horizon de nos supposées élites comme en témoigne la place toujours plus grande de l’anglais dans l’enseignement des écoles de commerce et depuis peu à l’université grâce à la loi votée à l’initiative de l’actuelle ministre de l’enseignement supérieur et de la Recherche, Geneviève Fioraso [8] ?
Peut-on légitimement comparer l’école française, prise en bloc, avec l’école chinoise dont seuls les établissements des régions les plus riches, et notamment Shanghai, Hong-Kong et Macao sont évalués ? Calculons le niveau moyen des élèves français en retenant comme échantillon « représentatif » les enfants scolarisés dans les établissements des hypercentres parisien, lyonnais, bordelais, lillois, aixois, etc. ; il y a de fortes chances pour que la France progresse notablement dans le classement.
De même, la référence à la Finlande – pourtant désormais « reléguée » au 12e rang du classement, loin derrière les pays d’Asie orientale mais aussi la Suisse et les Pays-Bas [9] , est-elle pertinente lorsqu’il s’agit de comparer un pays d’à peine 5 millions d’habitants, à la population homogène, la plus importante minorité, nullement défavorisée, y étant constituée par les svérophones des environs d’Aaland, dont la capitale, Helsinki, ne représente pas même le dixième de l’agglomération parisienne… à un pays de 65 millions d’habitants comme la France dont les problèmes sociaux et les dynamiques spatiales et humaines n’ont rigoureusement rien à voir. Des « grands » pays européens, seule l’Allemagne est mieux classée que la France alors que le Royaume-Uni et l’Italie sont derrière. Et curiosité peut-être pas assez mise en exergue, les performances des élèves états-uniens sont également largement inférieures à celles des élèves français, situation qui devrait être de nature à interroger tout contempteur impitoyable de l’école publique, à supposer qu’il ne soit pas aveuglé par la mauvaise foi ou l’idéologie…
En apportant ces nuances, il ne s’agit nullement de nier la situation préoccupante de l’école française ; il s’agit simplement d’attirer l’attention sur le caractère démagogique de certaines solutions supposées miraculeuses.


Laurent van de Wandel, professeur agrégé d’Hstoire

(Février 2014)

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Notes

[1Program for International Student Assessment, en français Programme international pour le suivi des acquis des élèves.

[5Jean-Paul Brighelli, La fabrique du crétin, Jean-Claude Gawsewitch Éditeur, 2005

[6Jaime Semprun , Défense et illustration de la Novlangue française, Editions de l’Encyclopédie des nuisances, 2005.

[7Henry Mencken, « On being an American », 1922, trad.fr. Laurent Bury, Éditions Saint-Simon, Paris, 2004.

[9Certains experts auto-proclamés de la chose éducative semblent paradoxalement avoir peu consulté l’enquête Pisa sur laquelle ils prétendent pourtant fonder l’essentiel de leur « expertise », c’est dommage, cela leur permettrait d’actualiser les exemples auxquels ils font référence.


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