Où va l’école ? > 2 - Incivilités et violences
Deux contributions : un enseignant et un pédopsychiatre

Régulièrement, la presse nous informe d’actes de violence commis par des jeunes dans les quartiers, dans les cités, dans les établissements scolaires, le plus souvent sur le mode du sensationnel. La télévision s’émeut de ce « problème de société », puis referme le dossier jusqu’à la fois suivante. Il en reste dans l’opinion un sentiment diffus d’inquiétude, le soupçon selon lequel tous les jeunes, et à coup sûr tous les jeunes de banlieue, seraient devenus violents et agressifs. Rien n’est plus faux. Et pourtant, il ne faudrait pas nier non plus l’ampleur du problème. Sans doute, ne concerne-t-il qu’une très petite minorité de jeunes. Il n’en demeure pas moins que les adultes qui sont confrontés à des comportements, à des attitudes, à des gestes parfois violents, ont beaucoup de difficultés à faire face. Au cours d’un débat organisé dans le cadre des Mardis de Politique Autrement (printemps 1994), nous avons demandé à deux praticiens, un enseignant et un pédopsychiatre, travaillant tous les deux en Seine-Saint-Denis, de confronter leurs expériences. Nous reproduisons ici leur contribution.

(Juin 1994)

Le point de vue d’un enseignant d’un lycée professionnel

La première forme de l’expression du malaise des jeunes n’est pas la violence, c’est l’inertie, le repli sur soi. C’est venir à l’école les mains dans les poches, c’est se coucher ostensiblement sur la table, c’est l’absentéisme chronique. Toutes ces attitudes manifestent un rejet de l’activité scolaire. C’est le refus d’une école qui, à leurs yeux, ne semble pas avoir d’autre fonction que de leur permettre de se rencontrer, de passer le temps ensemble. Sa fonction d’apprentissage d’un métier est alors ignorée. D’autant plus que la moitié des élèves que nous recevons dans notre établissement n’ont pas choisi le métier qu’ils devraient apprendre.

Le rejet de l’institution

La plupart des conflits qui opposent les élèves aux professeurs ont pour base cette situation. Ces conflits peuvent prendre une forme violente, verbale ou physique. Prenons l’exemple d’un élève que j’avais collé, comme cela peut m’arriver au maximum cinq ou six fois dans toute une année sur la totalité de mes classes. Autant dire exceptionnellement. Cet élève avait eu un comportement insupportable (bavardages, refus de travail et insolence....). Le jour de la colle, il vient sans les documents que je lui avais demandé pour son travail. Le surveillant improvise alors un sujet de « réflexion » qu’il formule ainsi : « Vous êtes dans un lycée professionnel. Quelle doit être votre attitude à l’intérieur de l’institution scolaire dans la perspective d’un CAP ? » Sa production intégrale est fidèlement reproduite en note. [1] Ce texte est significatif à divers titres. Nous n’en retiendrons que trois.

Quelles limites ?

Tout d’abord, le sujet fixé par le surveillant était conçu pour inciter l’élève à une réflexion sur son comportement, motif de la colle. Or, cette reconnaissance des faits, une fois évacuée en quelques mots dans la première ligne, « on fait le bordel », est niée à trois reprises, l’élève étant puni « pour rien ». Cette attitude de dénégation d’un fait établi est très fréquente.
Deuxième observation : la conscience (ou l’absence de conscience) des limites. Après avoir écrit : « Je veux les tuer » [les professeurs], il ajoute : « Je n’en dis pas plus, je vais me faire coller pour rien encore une fois ». Que devrait-il écrire pour que le « rien » devienne « quelque chose » ?
Troisième remarque : cet élève formule, par écrit, une menace de mort envers ses professeurs. Il méritait assurément une sanction. Laquelle ? Fallait-il réunir un conseil de discipline ? Nous en avons eu plusieurs depuis le début de l’année. Dans ce cas, j’ai estimé que ce n’était pas nécessaire car cet élève ne semblait pas mettre en danger la collectivité. Il fallait établir une distinction entre des menaces verbales, disons incontrôlées, et un éventuel passage à l’acte physique, agressif. En définitive, le proviseur a prononcé une exclusion de huit jours. Depuis l’élève n’est pas revenu au lycée...

La responsabilité des adultes

Les enseignants sont de plus en plus souvent confrontés à des comportements violents. Cette violence est-elle admissible dans la mesure où elle n’est que verbale ? On peut certes la comprendre comme l’expression d’un malaise, mais que doit-on faire ? Seul un petit nombre de ces menaces sont à prendre au sérieux, car elles peuvent être le prélude à des agressions physiques. Il m’est personnellement arrivé une fois, comme à d’autres collègues, d’aller porter plainte à la police pour des menaces physiques. Quelques élèves peuvent être violents. Mais la majorité d’entre eux n’ont pas les repères, les règles leur permettant d’être conscients des limites. Depuis quelques années, le lycée est un lieu où l’on doit en permanence être préoccupé par l’application de règles sociales élémentaires. Et pas seulement dans la relation élèves/institution, mais le plus souvent dans la relation des élèves entre eux. Les actes que l’on peut qualifier de délictueux, tels les vols, les agressions verbales et physiques..., sont bien plus fréquents envers les élèves qu’envers les adultes.
Récemment, deux élèves se sont battus dans un bus, c’est-à-dire en dehors de l’école. Et pourtant, dans la mesure où ce conflit avait commencé dans l’établissement et menaçait de s’y aggraver, nous sommes intervenus, conseillers d’éducation, proviseur, professeurs, pour signifier aux deux élèves que ce comportement transgressait les règles de vie en société. Nous les avons mis en demeure de cesser ces attitudes sous peine d’exclusion temporaire. Le conflit s’est apaisé.
Autre exemple, un élève agresse un chauffeur de la RATP. Le chauffeur porte plainte auprès de la justice. A priori, cela ne nous concerne pas, et pourtant l’élève a été présenté devant un conseil de discipline pour acte de violence sur le trajet scolaire. Cet acte avait des répercussions sur les nombreux élèves de l’établissement présents dans ce bus. Il leur était signifié qu’il n’est pas possible de commettre des actes violents contre des personnes sur le trajet scolaire.

Il s’en faut de peu de choses...

Quelquefois la tension monte rapidement en partant de peu de choses. Trois comédiens présentaient, dans une salle de classe débarrassée de ses tables, un petit spectacle à propos du sida. Faute de place des élèves devaient s’asseoir par terre. Deux chaises étaient réservées pour les professeurs. Un élève s’y installe. On lui demande de laisser la place. « La chaise est libre, je la prends », répond l’élève. Il faut insister quatre ou cinq fois pour qu’il se lève. Il finit par s’asseoir par terre, mais revient sur la chaise, une minute plus tard. La séquence se déroule de part et d’autre dans un calme étonnant. L’élève teste la résistance, le prof ne s’énerve pas. Mais il pose alors sa main sur l’épaule de l’élève pour l’accompagner en lui répétant de se lever. « Faut pas me toucher ! », crie alors l’élève. Il vient de se lever, tel un diable à ressort, avec un geste menaçant pour le professeur. Celui-ci reste calme. L’élève va s’asseoir par terre, l’incident est clos. Mais quelle dose d’influx nerveux a été dépensée dans cette scène banale ?
Quand des élèves bousculent un professeur dans les couloirs, sans s’excuser, quand ils jettent divers objets par terre, on s’interroge sur ces actes d’incivilité. On invoque l’éducation, le rôle des familles... Ces parents, nous avons beaucoup de mal à les rencontrer malgré nos sollicitations. Lors de la dernière rencontre avec les familles, à l’occasion de la remise des bulletins, je me plains auprès du père d’un élève du comportement de son fils. « Instable, agité », des banalités... Et le père me répond : « Pourtant, je le tape !... » Je dois alors réviser mon intervention. En effet, le professeur (institution scolaire) rencontre les parents (institution familiale) pour examiner, entre adultes responsables, le comportement de l’élève/enfant, pour son éducation. Mais dans ce cas, on se trouve dans un autre contexte... Souvent, nous sommes confrontés à des situations où la famille ne joue pas son rôle. Désintérêt pour ce que fait leur enfant ou désarroi d’une mère accablée, dépassée par les événements.
Comprendre la situation de jeunes dont la société des adultes se désintéresse, mais ne pas admettre les comportements violents : l’école se trouve encore en première ligne d’une crise de société. Et il faut en plus qu’elle instruise, qu’elle forme, bien, des jeunes pour des emplois moins nombreux que ceux qui les recherchent...

Jacques Merle - Juin 1994

Le point de vue d’un pédopsyhiatre

Quels sont les comportements dits violents ou apparentés à la violence les plus significatifs et les plus fréquents ?
Les actes violents sont en général hétéro-agressifs, dirigés vers les autres ou plus rarement auto-agressifs, c’est à dire contre soi-même. En milieu scolaire, violence et insécurité s’expriment sous trois rubriques.
1. Crimes et délits, le crime est très rare, l’usage de stupéfiants assez fréquent.
2. Les incivilités, en nette augmentation. L’atmosphère est plus dure, l’agressivité passe facilement dans les mots. La verbalisation de mots très orduriers ou chargés de menace envers les camarades, et quelquefois contre le professeur par l’élève, a tendance à devenir assez commun dans la communication. A l’opposé, l’investissement narcissique de son corps rend tout contact corporel (un frôlement, une bousculade) avec l’autre de plus en plus mal supporté et est ainsi à l’origine de beaucoup de réactions très violentes qui peuvent dégénérer. Dire des horreurs, oui, sans grand risque, toucher le corps de l’autre, non, car il y a intrusion excessive.
3. Le sentiment d’insécurité ou le sentiment de violence est en train de croître dans les collèges, même s’il n’y a pas de passage à l’acte toujours clairement identifiable. L’insécurité est faite d’un ensemble de facteurs qui impressionnent négativement l’individu, qui ne le rassure pas, comme par exemple les injures verbales, les propos racistes et diffamatoires, les jeux violents où la frontière n’est pas discernable entre jeu et agression physique.

Quelles sont les principales demandes de soins ?

En consultation de psychiatrie, la demande de soins psychologiques pour des troubles de conduites où la violence est présente avec passage à l’acte auto ou hétéro-agressif, arrive après un repérage de ces problèmes dans le collège ou pour une crise survenue hors du circuit scolaire. Il ressort de ces consultations une conception élargie de la violence vers une analyse de la souffrance du jeune, étape primordiale pour comprendre la genèse de l’agressivité, en faire le diagnostic clinique et entreprendre un traitement adéquat. Dans cette démarche, la première constatation est la difficulté à établir un lien clair entre la gravité de l’acte et la psychopathologie.
Statistiquement la violence peut être expliquée chez l’individu par deux types de pathologie : les séquelles psychiques laissées par des traumatismes anciens de la petite enfance ou même très récents, et les pathologies narcissiques. La demande de soins vient à 90% pour des adolescents qui ont des troubles de conduite (anorexie, toxicomanie, fugues, vols et mensonges), ou qui se sont bagarrés avec un camarade. En général, ils sont décrits comme très instables ou ont commis une tentative de suicide (conduites à risque, envie de mourir dans un contexte dépressif).
La demande d’aide psychologique vient en réponse à des actes qualifiés de dérangeants pour l’ordre social et vécus avec beaucoup d’angoisse par sa famille. À l’inverse, il y a peu de demandes diagnostiques et thérapeutiques pour des jeunes en souffrance grave mais avec une symptomatologie peu voyante et qui ne compromet pas les règles, les limites institutionnelles et familiales. Les états dépressifs graves, avec un tableau manifeste d’inhibition, peuvent rester plusieurs mois ou années tolérés ou acceptés en famille et dans le milieu scolaire.

La résurgence de problèmes non résolus

Chez les adolescents violents, ce passé de carence et de maltraitance est très fréquent. Le nourrisson a pu être fragilisé dans son développement par des séparations et/ou une relation non satisfaisante avec une mère peu présente psychiquement. À ces carences « affectives de la petite enfance » peuvent se cumuler des événements traumatiques (enfants battus, violences sexuelles) qui s’ajoutent et compromettent gravement un développement normal de la personnalité.
À l’adolescence vont ressortir des traces de problèmes anciens non résolus qui ont tendance à s’amplifier chez ces jeunes où l’agir, le passage à l’acte, est une constante dans leur comportement. La puberté est un temps de transformations et de bouleversements : le corps change, la pensée s’intellectualise, c’est le moment de la rupture avec l’enfance. Les instances psychiques composées des pulsions, du moi et du surmoi, évoluent et ainsi se retrouvent entre elles dans leur maturité avec des décalages qui favorisent la dépression, l’excitation et les passages à l’acte.
Classiquement, l’excitation pulsionnelle est en but à un moi immature (soit faible, soit fort), le surmoi garant d’une loi intérieure est en fait en pleine contestation avec la fonction paternelle et la société. Cette transition de l’enfance à l’âge adulte est faite de turbulences qui peuvent produire des choses négatives quand l’enfant n’a pas l’assurance affective et un niveau de compréhension suffisant ; par exemple si l’enfant souffre de séquelles psychiques post-traumatiques, ses angoisses, ses inquiétudes ne trouvent pas de réponse, alors son désarroi augmente et le pousse à agir.

Difficultés

La violence avec toutes ses facettes se développe (à l’exception des syndromes psychotiques aigus) chez des jeunes qui ont une histoire troublée et qui évoluent dans un certain contexte socio-familial (absence réelle du père ou faiblesse représentative des images parentales). Leur souffrance affective a entraîné un développement psychoaffectif à l’écart de la moyenne et ceci très tôt dans la vie, sans réparation suffisante de l’environnement familial ou le soutien d’une psychothérapie.
Dans la petite enfance une carence affective mal compensée par une mère déprimée, un traumatisme affectif (mort du père, maltraitance), une scolarité médiocre, pèsent lourd au moment de l’adolescence et freinent un avènement serein de la crise d’identité du jeune, qui peut durer d’un an à plusieurs années. Le temps de l’adolescence peut compliquer l’avenir psychopathologique d’un enfant déjà en souffrance par les phénomènes de bande, la rencontre avec l’alcool et la drogue, la monotonie et l’isolement d’un quartier pauvre.
Ainsi l’écart se creuse progressivement entre la trajectoire psychoaffective et sociale de ce jeune et la moyenne normative. Dans ce malaise majoré par une enfance malheureuse, l’école est visée par ce jeune agressif qui hait ce lieu qui représente le savoir et qui témoigne de son échec. L’alcool est souvent retrouvé comme catalyseur de ce mouvement où l’agressivité se transforme en violence.

Quelles solutions ?

Quelles solutions sont proposées à ces jeunes en échec scolaire, déprimés et/ou avec des tendance au passage à l’acte destructeur, lourd de conséquences négatives, professionnelles, familiales et juridiques ?
Le jeune laissé à lui-même, sans encadrement éducatif et psychologique, va forcément enfreindre la loi et un jour être dans les mains de la justice. Si nous ne faisons rien aujourd’hui pour ces jeunes en difficulté psychologique et en rupture scolaire, la logique d’ordre de la société et son corrélat la répression vont les pousser vers l’univers carcéral. Les pouvoirs publics seront tentés, pour endiguer les inconvénients de tels actes, d’augmenter les temps de peine et le nombre de maisons de redressement pour répondre à une question qui aurait dû être entendue avant sous une autre forme.
Le monde politique et les citoyens doivent réagir et réfléchir ensemble pour imposer des mesures éducatives nouvelles à l’instar des idées défendues par les travaillistes en Angleterre. Un exemple, - il y en aurait bien d’autres - il y a très peu d’internats en région parisienne pour accueillir les jeunes en difficulté. La création de lieux type « foyers éducatifs » est une réponse éducative, scolaire et sociale qui peut donner des résultats pour des remises à niveau et éloigner le jeune d’un milieu pathogène dont il est souvent devenu dépendant affectivement et prisonnier psychiquement.

M.G. - Juin 1994


Notes

[1Texte de l’élève cité dans son intégralité et sans correction : « il faux se calmer on fait le Bordelle en classe et on en na Mares des profe c’est des fous !! je veux avoir Mon CAP Ms Merle Ma coller pour rien je l’aime pas de trop je peux pas le saquer j’ai envie de ne plus voir les prof apare Mr B. [Le professeur d’enseignement professionnel] les prof ne son pas juste en verre les élèves il nous colle pour rien du tout et j’en n’ai Mare je veux les tuer. je n’en dit pas plus je vais Mes fair coller pour rien encore une X [encore une fois] Signer MASK » [MASK est écrit en graphie de tag et n’a aucun rapport avec le nom de l’élève].


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