Nos orientations
Des orientations de Politique Autrement et de son éthique intellectuelle

Des orientations de Politique Autrement

Dans le contexte politique actuel qui désoriente nombre de citoyens, certains adhérents expriment une demande de clarification, voire d’engagement dans une optique de reconstruction d’un projet de société se situant dans une perspective de gauche. Ces quelques demandes peuvent comporter des malentendus quant aux orientations de Politique Autrement et de ce que chacun peut en attendre.
Les adhérents de Politique Autrement viennent d’horizons divers et leur sensibilité politique se situe dans la mouvance de la gauche, de la droite ou du centre…, sans que pour autant cette diversité constitue un obstacle à notre réflexion et à nos activités qui ne se situent pas sur un plan directement politique. Comme le soulignent nos orientations : « Des questions comme celles du travail et de l’emploi, de l’intégration, de l’Europe, du modèle de développement, de la santé, de la bioéthique..., engagent une conception de l’homme et de la vie collective qui ne recoupe pas mécaniquement les clivages politiques. Les lignes de partage sont aujourd’hui moins globales et plus floues que par le passé. On peut être en accord avec telle ou telle position particulière d’un parti, sans pour autant adhérer à l’ensemble de son programme et de son idéologie. »
Politique Autrement ne se désintéresse pas des évolutions de la gauche et de la droite, mais il travaille avant tout sur ce qu’on pourrait appeler le « deuxième front du politique » ou encore l’« arrière-fond culturel » composé de représentations, d’idées, de valeurs, de comportements… qui forment l’ethos d’une société dans une situation historique donnée, déterminent un certain « air du temps ». Et si nous pouvons être amenés à donner notre point de vue sur les grands événements, c’est en essayant à chaque fois d’en éclairer les enjeux culturels et sociétaux qui concernent tout autant la gauche que la droite. Libre ensuite à chacun d’en faire son profit et de s’engager politiquement comme il l’entend, en sachant que nos principes excluent tout extrémisme de droite comme de gauche, toute politique ne respectant pas l’autonomie de la société et des individus.
Nous ne prétendons pas satisfaire tous les choix. Notre réflexion et nos activités impliquent des valeurs et des orientations qui se démarquent de la confusion ambiante, du « politiquement correct » d’où qu’il vienne, de la fuite en avant moderniste ou des rhéteurs de la post-modernité pour qui érigent le constat et le commentaire des évolutions dans tous les domaines en références bouclées sur elles-mêmes. Il s’agit pour nous de mieux comprendre le monde actuel en prenant en compte l’importance des mutations et en se réappropriant les acquis de l’histoire française et européenne. L’intelligibilité du monde contemporain et l’analyse des évolutions doivent pouvoir s’accompagner de la réappropriation de notre héritage tel qu’il nous a été légué tant bien que mal à travers les générations, en discernant ce qui dans cet héritage peut constituer des ressources essentielles pour nous confronter aux défis du présent. C’est en confrontant ces évolutions à l’héritage culturel qu’il nous paraît possible de donner figure humaine à un monde en plein bouleversement et de redessiner un avenir discernable. Encore s’agit-il de connaître cet héritage et de savoir à quoi l’on tient, ce qui ne paraît plus vraiment aller de soi, tout au moins pour une partie des citoyens. À l’époque de la mondialisation, l’ouverture sur les autres cultures du monde, pour être enrichissante et féconde, implique non pas la fuite vers un universel désincarné qui fait fi des différences, mais la confrontation, la reconnaissance des écarts, des différences dans les manières d’aborder le monde et de vivre en société.

Dans cette perspective, avec ses forces et ses moyens, le club veut être un lieu d’élaboration, de formation et de débat par la tenue de réunions, de conférences, de séminaires... qui visent à mieux connaître et à partager le patrimoine culturel, à faire le lien entre les intellectuels qui mènent une réflexion théorique et ceux qui se trouvent en situation d’action et de responsabilité dans les différentes sphères d’activité. La citoyenneté dont on parle tant est pour nous inséparable de la culture et de la formation personnelle ; sans éducation et formation, l’appel réitéré à la libre expression et à la créativité est démagogie.

De l’éthique intellectuelle des réunions et des séminaires

Il est une exigence à laquelle nous tenons particulièrement : « Faire prévaloir une éthique de la discussion basée sur le respect des personnes et le développement des arguments en dehors de toute invective et du sectarisme. » Il nous importe que tout participant à une réunion de Politique Autrement puisse se sentir libre de poser les questions qui lui tiennent à cœur, d’exposer son opinion et ses convictions sans supposer un modèle auquel il aurait à se conformer et sans craindre de se voir cataloguer dans un mauvais camp. En d’autres termes, il s’agit de favoriser et de mettre en oeuvre un climat intellectuel de confiance et de liberté intellectuelle où l’argumentaire et l’explicitation des idées et des convictions sensées dominent sur le paraître ou l’invective.
Cette exigence ne va pas de soi. Nous ne pouvons évidemment pas garantir que toutes les réunions se déroulent de la sorte. Nous ne sommes pas maîtres de la parole des intervenants et nous n’entendons pas réprimer la passion des idées. Il existe toujours un écart entre cette éthique de la discussion et la pratique, mais cette éthique demeure pour nous une exigence.
Les questions les plus conflictuelles doivent pouvoir faire l’objet d’une analyse et d’un débat rationnel, par exemple la place de la nation dans la construction européenne, la sélection et la méritocratie à l’école, l’évolution des mœurs, la lutte non-démagogique contre les inégalités, les rapports de l’islam et de la modernité, le conflit israélo-palestinien, l’avenir d’Israël... Il ne s’agit pas de dénier les divergences et les contradictions mais de faire en sorte que celles-ci puissent s’exprimer le plus clairement possible en refusant les procès d’intention et la diabolisation de l’autre. Enfin, les règles élémentaires de confiance et de civilité entre nous supposent que les propos de l’intervenant ne peuvent être reproduits publiquement sans notre autorisation explicite et celle de l’invité.

Parmi les activités de Politique Autrement, le séminaire occupe une place à part, distincte des réunions et des conférences. Il s’agit d’une activité de réflexion et de formation qui vise à apporter des connaissances d’ordre philosophique, historique et sociologique sur des questions qui nous paraissent essentielles pour le présent et l’avenir des sociétés démocratiques.
Les moments consacrés à la discussion à partir des textes doivent pouvoir se dérouler avec le même état d’esprit que celui que nous essayons de faire prévaloir dans nos réunions. Mais la conduite d’une activité de réflexion et de formation met en œuvres des connaissances et des compétences propres. Dans cette optique, nous entendons nous démarquer de la démagogie et de l’égalitarisme qui sous-estiment le travail intellectuel et l’effort nécessaire à toute formation. L’égale dignité des personnes et l’égalité citoyenne ne signifient pas l’égalité de tous dans le domaine des connaissances et des compétences ; toute formation véritable met en jeu un principe d’autorité et une vertu d’humilité dans l’abord des auteurs et des œuvres culturelles.
Dans cette optique, il s’agit de donner la primauté à la rigueur intellectuelle en refusant les étiquettes et les jugements sommaires sur les auteurs et les œuvres. Les textes choisis ne sont pas ceux de petits idéologues. Ils sont le fruit d’une réflexion menée par des auteurs dont les oeuvres sont le fruit d’un travail intellectuel auquel ils ont consacré l’essentiel de leur vie. On ne saurait ramener leur interprétation à un pur positionnement idéologique et politique, comme s’il s’agissait de faire valoir avant tout et au plus vite son propre désaccord, en refusant de faire l’effort de se décentrer. Rappelons un principe simple qui vaut dans l’étude des textes : avant de pouvoir entamer une critique encore faut-il en préalable l’avoir lu et compris. L’étude et la réflexion intellectuelle supposent d’accepter de mettre entre parenthèses ses impressions et ses jugements préconçus pour entrer dans la problématique d’un texte, le comprendre de l’intérieur, pour ensuite pouvoir le questionner et se forger un point de vue personnel solide et argumenté.
Le séminaire de l’an prochain abordera l’interprétation de la modernité faite par deux philosophes dont les textes ne sont pas d’une lecture facile (Martin Heidegger et Hannah Arendt). L’un d’eux (Martin Heidegger) est connu pour avoir adhéré au national-socialisme et il a suscité de ce fait nombre de critiques et de rejets. Cela ne nous dispense pas pour autant d’étudier sa critique du monde moderne et sa philosophie à travers l’étude de ses oeuvres qui, qu’on le veuille ou non, font partie du patrimoine culturel et stimulent la réflexion : « Même et surtout si elles sont manifestement sans réponse, les questions que posent Heidegger à propos de la nature et du sens de l’existence sont capitales et contraignantes. En les posant encore et toujours, il a amené au centre d’une perspective nouvelle et radicalement provocatrice de nombreuses régions du comportement humain, de l’histoire sociale, et de l’histoire de la pensée » (Georges Steiner, Martin Heidegger).
Pour la lecture et l’étude des textes du séminaire, des auteurs cités dans la rubrique « Repères » du site de Politique Autrement peuvent nous servir de références. Ainsi, pour Simone Weil, « la fonction propre de l’intelligence exige une liberté totale » ainsi que la vertu de l’humilité : « Je considère une certaine suspension du jugement à l’égard de toutes les pensées quelles qu’elles soient, sans exception, comme constituant la vertu d’humilité dans le domaine de l’intelligence » (Lettre à un religieux). Citons également Emmanuel Mounier : « Il y a dans une certaine attention exclusive et sourdement haineuse aux défaillances et aux limitations d’un grand esprit, une incapacité à discerner les ordres, à comprendre qu’une grandeur hérissée de défauts, fussent-ils énormes, domine d’une distance sans mesure la plus aimable médiocrité » (Avant-propos à la pensée de Péguy). Toute réflexion critique sur un auteur suppose des préalables : « Comprendre, expliciter, révéler une pensée nouvelle (à la fois à soi-même, à l’auteur et à autrui) surtout une pensée naissante, se révéler en elle et à travers elle, même quand on le fait contre elle, sont des tâches préalables et essentielles de la réflexion critique ; et si l’adversaire est de taille, il n’est personne qui ne s’enrichisse de lui dans les condamnations même qui lui porte » (L’espoir des désespérés).

La défense des critères de rigueur, de clarté et de probité intellectuelle sont pour nous des valeurs essentielles qu’il importe de préserver et de faire prévaloir dans une période où la confusion, l’émotion et le mélange des genres dominent l’espace public, où l’inculture gagne du terrain.

Octobre 2009


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