La lettre
Lettre n°21 - novembre 2000
Corse : l’espoir bloqué de la modernité

Ce texte est le témoignage que Michèle Bertrand-Zuccarelli a bien voulu nous apporter pour ouvrir le débat du « Mardi de politique Autrement » consacré à la Corse en octobre 2000.



Je suis heureuse de l’occasion qui m’est donnée de m’exprimer sur la Corse, étant « habitée » par tout ce qui la concerne. J’aimerais ouvrir ce débat en disant simplement comment j’ai vécu et je vis la Corse, afin peut-être d’éliminer quelques idées reçues qui, dans l’agitation médiatique entourant la Corse, nous font tant de mal. Par souci de clarté, je précise d’emblée que je suis la fille de Jean Zuccarelli qui a été député-maire de Bastia pendant une vingtaine d’années, et la sœur d’Emile Zuccarelli, aujourd’hui maire de Bastia, et ministre de la Fonction Publique dans le gouvernement Jospin au moment de l’ouverture des accords de Matignon.
Il y a une spécificité Corse:la Corse est une île, une montagne dans la mer, une montagne haute et particulièrement tourmentée ; elle souffre de problèmes de communication et n’a que la mer pour horizon ; elle vit en cercle clos. De plus, elle est déserte, beaucoup moins peuplée que ne l’est la Sardaigne par exemple. C’est la seule région française à ne pas avoir retrouvé sa population du début du siècle : elle avait à cette époque 296 000 habitants. À l’heure actuelle, elle n’en compte que 260 000. Et cela pour deux raisons : la guerre de 14-18 a saigné l’île davantage encore que les autres régions françaises ; d’autre part, la Corse, n’ayant pas de matières premières ni d’industrie, a supporté plus fortement le choc de la révolution industrielle. Les Corses n’ont eu d’autre solution que de partir. Cette situation a été source de sous-développement, mais il faut voir aussi qu’elle a permis à la société corse de se maintenir dans ses traditions. Les jeunes quittaient leur village pour les colonies, comme fonctionnaires ou en s’engageant dans l’armée, et puis ils rentraient chez eux avec une petite retraite, ce qui permettait de faire vivre le village. Pendant tout un temps, ce phénomène a permis d’éluder la question du développement et de l’entrée dans la modernité.

Une jeunesse insulaire

J’ai vécu à Bastia, jusqu’au début de l’année 1964. On se sentait Français et Corse, il n’y avait pas d’antagonisme. On était fier de cette double appartenance. On nous voit souvent comme des arriérés violents, ayant des mœurs étranges, c’est de l’imagerie militante. Lorsque j’étais jeune, Bastia était une ville agréable à vivre, structurée comme la plupart des villes françaises, avec une élite bourgeoise, je dirais « de robe », parce que l’industrie était pratiquement inexistante. Il y avait des magistrats, des avocats, des médecins, des professeurs, des commerçants, des gens cultivés, attachés au droit, attachés à leur histoire aussi. Il n’y avait pas de ségrégation sociale. Tous les jeunes fréquentaient le même lycée et, de plus, la Corse était le département le plus scolarisé. Le soir, toute la ville se retrouvait au même endroit, la place Saint-Nicolas, pour se promener ou s’installer à la terrasse des cafés. L’été, la ville trop chaude se vidait et ses habitants retournaient dans leur village. J’ai ainsi passé toutes mes vacances dans mon village dans lequel je retourne chaque été.
Nous vivions dans le souvenir de la guerre. La Corse avait été le premier département libéré en 1943 et nous vivions dans le culte de l’héroïsme de cette population qui avait montré son attachement à la France, mais aussi dans la douleur de l’irrédentisme. Depuis que la Corse est française, l’irrédentisme a toujours existé en Corse : il y a toujours eu, essentiellement dans les villes, une toute petite minorité d’intellectuels, qui n’ont jamais accepté d’être Français, gardant leur regard tourné vers l’Italie. Au moment de la guerre, beaucoup de ces gens-là ont été des collaborateurs du fascisme et des troupes italiennes occupant la Corse. Ce fut une blessure énorme. Pendant toute mon enfance, j’ai entendu parler des irrédentistes. Après la guerre, mon père, qui était avocat, avait accepté de les défendre, bien que certains d’entre eux aient tenté de le faire prendre par les troupes italiennes.
Les forces politiques alors en place étaient issues de la Troisième république. C’était un système assez bien rodé. La gauche et la droite recouvraient, comme ailleurs, les conservateurs et les progressistes. Le Parti Communiste était relativement important dans les villes, porté par son rôle majeur dans la résistance corse. L’essentiel des forces de gauche était représenté par les Radicaux. À droite, le mouvement gaulliste était très fort. Il n’y avait pas de parti socialiste et il n’existe toujours pas vraiment en Corse. C’est une donnée importante qu’il faut garder à l’esprit. Il faut noter aussi que Bastia a été la première municipalité qui a fait une union de la gauche en 1968.

L’entrée dans la modernité

Dans les années 60, comme partout ailleurs en France, l’effort de reconstruction avait porté ses fruits, on entrait dans la modernité. Les lignes aériennes et maritimes se développaient. On avait la télé, dans les villages, on passait de la cabine téléphonique au téléphone dans chaque maison. Les villages se désenclavaient grâce à la construction massive de routes. Dès 1957, l’Etat avait créé deux sociétés d’économie mixte, l’une pour la mise en valeur de l’agriculture (la Somivac) et l’autre pour le tourisme (la Setco). La seule bande de terre plate exploitable (la plaine orientale) avait été dévastée par la malaria au début du siècle et assainie par les Américains en 1944. La Somivac avait pour objet de remembrer cette plaine et de préparer des lots pour ceux qui voudraient les cultiver. On s’ouvrait. Nous n’étions en rien différents des autres Français. Certes, ma génération souffrait de l’insularité, parce que vivre dans une île, cela veut dire malgré tout vivre enfermé. On peut faire le tour de la Corse en une journée. Nous attendions avec impatience nos études supérieures pour « voir autre chose ». Du fait de l’insularité, le système social est rigide et se reproduit fortement. La famille, le village sont des éléments très importants. L’individu n’a pas beaucoup d’intérêt en soi, c’est la famille qui compte. En Corse, même encore aujourd’hui (dans une moindre mesure) on ne vous demande pas « qui vous êtes ? » mais « de qui vous êtes ? » ou « de quel village vous êtes ? ». Cela explique aussi la force de la famille politique, le clan, tant décrié. Le clan n’est pas une mafia. C’est le système familial élargi dans son expression politique. C’est inévitable dans une petite société comme la nôtre. On parle de clientélisme. Oui sûrement, mais est-il si différent de ce qui existe ailleurs dans les petites communautés ? La démocratie a fait son chemin en Corse comme ailleurs.
Au début des années 60, les frères Simeoni ont créé une petite association régionaliste qui, quelques années plus tard, deviendra l’ARC puis l’UPC. Je me souviens que, lorsqu’on allait les écouter, on sortait un peu catastrophés, en se disant que c’étaient des régionalistes à la Maurras, des conservateurs de l’Action française... Pour les vieux, c’était l’irrédentisme qui revenait. Mais le contexte avait changé. Avec la fin des colonies, les Corses sont rentrés ; c’était une bonne chose en soi, mais le manque d’emplois a créé des problèmes. La fin de la guerre d’Algérie a d’autre part suscité chez les jeunes corses, comme chez d’autres, une vision très romantique des luttes d’indépendance nationale.

Le blocage dans la violence nationaliste

Nous sommes en 1964, le sentiment régionaliste (au sens de défense des intérêts de sa région), fort de nouveaux relais, prend un peu corps. Les associations d’étudiants corses réclament une université en Corse (j’en étais), des associations de défense de la culture de la langue, se développent. Les rapatriés d’Algérie rentrent. Et là, l’Etat fait une première erreur : il attribue aux rapatriés les lots préparés par la Somivac. Les rapatriés y développent la vigne et la chaptalisation autorisée par la loi permet de produire beaucoup de vin, souvent de mauvaise qualité. Un certain malaise s’installe.
Et puis ce fut mai 68 et les mouvements qui ont suivi : le Larzac, l’autogestion, tout ce qui a séduit la majeure partie de la jeunesse à cette époque. Les étudiants corses s’agitaient à Paris ou à Nice. Tout cela a permis au mouvement autonomiste de s’exprimer. C’est comme cela qu’on est arrivé en 1975 à l’occupation d’une cave viticole à Aléria par une quinzaine d’hommes armés de fusils et menés par Edmond Simeoni. L’Etat a fait une erreur monstrueuse en envoyant je ne sais combien de policiers, de gendarmes, d’hélicoptères, et il y a eu deux gendarmes tués. C’est le surlendemain ou presque qu’a été créé le FLNC clandestin.
À partir de là, ça a été terrible. La violence et la clandestinité ont installé une sorte d’opacité sur le débat politique. On est entré dans l’ère des attentats, du racket, des morts, des règlements de compte. Le blocage de toute une société dans la violence et dans la peur. Aux groupes régionalistes se sont ajoutés les autonomistes, les nationalistes, puis au début des années 80, les indépendantistes. Il faut ajouter à cela les diverses scissions des clandestins. Il est maintenant acquis que des clandestins ont la main sur certains secteurs de l’économie insulaire qu’ils se partagent avec le milieu. C’est un casse-tête chinois. Certains se présentent aux élections et la nuit ils mettent des bombes. Qui est qui ? On ne parle plus que de cela. On compte les points et on vit dans un climat de méfiance et d’insécurité. Il faut bien avoir à l’esprit que les nationalistes, toutes tendances confondues et dans un contexte favorable, ne représentent jamais que 17% du corps électoral (Chiffre des dernières territoriales). Mais ils menacent, ils plastiquent, ils tuent... On parle toujours de la population corse, de son silence, mais la population corse n’a rien demandé à personne, elle subit. On ne peut pas demander à une population qui est anesthésiée de formuler un point de vue clair.

L’impuissance des pouvoirs publics

Qu’ont fait les pouvoirs publics ? Ils ont oscillé entre répression et négociation. D’une certaine façon, nos gouvernants regardent la Corse avec une lorgnette. C’est la plus proche des îles lointaines, c’est une île, c’est exotique, c’est romanesque, c’est romantique ; on ne sait pas ce que ces gens-là veulent exactement... Alors on a eu le statut particulier de Deferre, on a eu le statut Joxe en 1990, aujourd’hui le statut Jospin. Mais cela n’a rien changé, la violence est toujours là. Tous ces gens qui se sont installés dans la clandestinité, avec des programmes très vagues et des aspirations nobles parfois, ne peuvent plus sortir de leur système, parce qu’ils en vivent. On peut même se demander aujourd’hui si beaucoup de militants nationalistes croient encore à leur projet, mais ils sont coincés : comme ils ont besoin de justifier leur existence, ils continuent à faire des attentats ; ils continuent à pratiquer le racket pour se procurer de l’argent parce qu’ils n’ont pas d’autres ressources... C’est un système qui s’auto-entretient.
Après l’assassinat du préfet Erignac, la population est sortie de sa passivité et a adhéré fortement à « l’Etat de droit » malgré les excès du préfet Bonnet. Et puis, il y a eu la suppression des arrêtés Miot, datant de Napoléon et donnant à la Corse une fiscalité particulière en matière de succession. C’était tout à fait inattendu ! Et puis il a eu l’affaire des « paillottes », et là, les gens n’ont plus rien compris.
Alors maintenant la population attend que quelque chose vienne la sauver. Elle ne sait pas quoi. Elle est prête à tout, mais, en même temps, elle a peur. Elle n’a aucune envie d’être livrée aux mains de gens en qui elle n’a pas confiance. Quand on demande aux gens s’ils sont favorables au processus de Matignon, ils répondent « oui ! », sans même s’interroger sur le contenu, parce qu’ils sont pour un processus de paix. Mais, si l’on en croit les mêmes sondages d’opinion commandés régulièrement par le journal Corsica depuis un an, les deux personnages les plus populaires en Corse sont et restent Emile Zuccarelli et Dominique Bucchini, le maire de Sartène, un communiste, qui représentent la tendance disons la plus jacobine, pour simplifier, dans ce processus. Alors que José Rossi et Jean-Guy Talamoni qui se battent pour l’obtention d’un pouvoir législatif sont en fin de sondage. Et n’oublions pas que ce dernier est la voix officielle du mouvement nationaliste !Telle est la situation paradoxale dans laquelle nous vivons.

Michèle Bertrand-Zuccarelli

Sommaire de la lettre n°21 - novembre 2000


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